Angela Davis est une figure centrale des luttes anti raciales qui ébranlèrent la seconde moitié du xx: siècle.
Mais derrière « l’icône » qu’elle est devenue, il faut saisir la pensée d’Angela Davis : les noms et les images ne sont pas tout, les concepts doivent être creusés.
Angela Davis s’inscrit dans une tradition intellectuelle peu connue, académiquement confisquée, celle de la première génération de l’École de Francfort, appelée également la théorie critique.
C’est à l’école secondaire Elisabeth-Irwin, une école privée de Greenwich Village (New York) défendant les principes de l’éducation nouvelle qu’elle poursuit ses études. C’est dans ce nouvel environnement qu’elle entend pour la première fois parler du socialisme, s’avouant notamment fascinée par les expériences utopiques, comme celle de Robert Owen. Elle lit le Manifeste communiste qui la conduit « à replacer les problèmes du peuple noir dans le contexte plus large d’un mouvement de la classe ouvrière ».
En 1962, elle obtient une bourse pour étudier à l’université Brandeis dans le Massachusetts. Elle est l’une des trois étudiantes noires de première année. Davis décrit cette première année comme une année d’isolement qu’elle « cultive de façon quelque peu romantique », se plongeant notamment dans les œuvres des existentialistes français (Jean-Paul Sartre, Albert Camus…). Son année universitaire est marquée par une série de conférences de l’écrivain James Baldwin sur la littérature qui est interrompue par la crise des missiles de Cuba ; Baldwin refuse de poursuivre son exposé mais s’exprime sur le conflit lors d’une assemblée générale, aux côtés du philosophe Herbert Marcuse que Davis entend pour la première fois.
Elle passe novembre à Paris (suivant un cours de littérature contemporaine à la Sorbonne), puis l’été à Francfort où elle assiste à des conférences de Theodor W. Adorno. Sa formation intellectuelle se poursuit : elle lit Marcuse et se rapproche du philosophe après avoir assisté à sa série de conférences sur la pensée politique européenne depuis la Révolution française
Une pensée à gauche toute, hétérodoxe et pluridisciplinaire, qui naquit sous l’impulsion d’intellectuels juifs allemands au lendemain de la révolution russe et à la veille de la montée du nazisme. Ses représentants les plus connus sont Horkheimer, Fromm, Benjamin, Adorno et Marcuse. En Allemagne et aux États-Unis, Angela Davis a suivi les cours de ces deux derniers – comme ceux d’Oskar Negt. En Allemagne notamment, elle s’est imprégnée d’un discours libertaire très critique à l’égard du communisme soviétique.
On ne peut que conseiller la lecture ou la relecture de son autobiographie pour saisir cette filiation. Ce volume, enfin réédité, est complété d’un entretien inédit accordé en juillet 2013 dans lequel Angela Davis s’exprime notamment sur le rôle des mouvements sociaux, les défis qu’affrontent la classe ouvrière à l’aube du XXIe siècle, l’évolution des mouvements féministes, le racisme contemporain, l’impact de l’art dans l’éducation à la pensée critique.
Ainsi, le slogan « Black Power », auquel renvoie l’image de Davis, ne peut être déconnecté de sa pensée d’une lutte contre les identités immobilisantes et réductrices, contre l’injustice sociale, contre le système pénitentiaire, contre le pouvoir : en un mot, contre le capitalisme. Cette lutte fut celle menée, par en bas, par Angela Davis et les innombrables militants anonymes du grand mouvement social dans lequel elle s’inscrivait- et s’inscrit toujours aujourd’hui.
Si certains sont tentés de mobiliser la pensée de Davis pour la placer dans une dynamique politique racialiste, « Blues et Féminisme noir », dont le titre original est « Blues Legacies and Black Feminism » [Héritages blues etféminisme noir), nous montre à quel point les prises de position de Davis s’opposent aux assignations identitaires.
Ce livre présente l’avantage de traiter cette question en filigrane à travers l’histoire fascinante et méconnue des blueswomen, premières rock stars de la musique enregistrée. En ce sens, Davis nous fait penser à d’autres auteurs contemporains qui nous rappellent l’urgence de développer une perspective critique vis- à-vis des identités, d’être à l’écoute du non-identique. On pense par exemple à John Holloway qui expose très clairement à quel point le capitalisme est une force de cohésion sociale qui nous assigne des « masques de caractère’ ». Combattre ces assignations réductrices et frustrantes est une partie nécessaire du chemin de l’émancipation.
Le problème de l’anti-pouvoir ne consiste pas à émanciper une identité opprimée (les femmes, les indigènes), mais à émanciper une non-identité opprimée, le non-ordinaire, quotidien et invisible, les murmures de la subversion alors que nous marchons dans la rue, le volcan silencieux lorsque nous sommes assis.
En donnant une identité au mécontentement, en disant « nous sommes des femmes », « nous sommes des indigènes », nous lui imposons déjà de nouvelles limites, car nous sommes en train de le définir. D’où l’importance du passe-montagne zapatiste, qui ne dit pas seulement « nous sommes des indigènes qui luttent pour que notre identité soit reconnue », mais qui dit aussi quelque chose de plus profond :
« Notre lutte est la lutte de la non-identité, c’est la lutte des invisibles, celle des sans-voix et des sans-visage. » Le premier pas dans la lutte contre l’invisibilité, c’est de mettre le monde à l’envers ».
Angela Davis nous invite en effet ici à écouter ce que la plupart des spécialistes du blues et du Jazz – qui sont en grande majorité des hommes blancs – n’ont pas voulu entendre. C’est un travail de renversement qui est à l’œuvre dans « Blues et féminisme noir », où Angela Davis remet les points sur les «i» au concept à la mode d’intersectionnalité. Elle nous montre qu’il ne convient pas de hiérarchiser les luttes. En effet, quel est l’élément le plus important dans les vies des blueswomen dont il est question dans ce livre ?
Le fait qu’elles soient femmes, noires, fêtardes, autonomes, indépendantes ou bisexuelles ? Qu’elles ne marchent pas sur les chemins tracés par les stéréotypes racistes et sexistes ?
La force de ces questions est qu’elles sont sans réponse. De plus, Davis nous donne envie de (re)découvrir la musique de Ma Rainey, Bessie Smith et Billie Holiday en nous invitant à l’écouter d’une oreille bien particulière; c’est un des intérêts majeurs de la littérature musicale en général. « Blues et féminisme noir » est une lecture en miroir féministe du Peuple du blues de LeRoi Jones. Celles et ceux qui voudront pousser la réflexion trouveront ici des retranscriptions inédites des chansons de Ma Rainey et Bessie Smith ». C’est un grand cadeau fait par Angela Davis à la communauté noire américaine, aux amateurs de blues, aux mélomanes, tout comme à celles et ceux qui voudraient s’engager dans une réflexion autour de cette tradition et de ce mouvement musical.
Est-il nécessaire de rappeler que quasiment toutes les musiques actuelles dérivent de la musique noire américaine, en particulier du blues ?

