L’utopie ?
L’utopie, c’est le rêve d’une société différente. Marx critique le rêve abstrait et idéalisé. Mais il ne tombe pas dans l’immédiatisme.
« L’utopie tente par l’imaginaire et le rêve de dessiner les contours d’un monde harmonieux, histoire de réhabiliter un horizon de sens viable dépourvu de toute présence divine et d’exorciser cette conscience tellement humaine d’être là, sur terre, sans nécessité véritable. Œuvre d’individus écartés du pouvoir bien qu’occupant des fonctions importantes tant sur le plan social qu’économique, l’utopie s’articule à travers les siècles autour d’un certain nombre d’invariants». J.M. Stébé, dans « Qu’est-ce qu’une utopie ? »
Une utopie n’est ni un mythe ni un messianisme. En raison de son caractère critique, rationnel et en devenir, l’utopie ne peut être identifiée à un mythe bien qu’elle en émane. Elle se différencie du messianisme en raison, notamment, de sa position par rapport aux faibles, à la lutte des classes : quand le messianisme entend leur donner une perspective de révolte et de subversion, l’utopie s’adresse plutôt à un public « éclairé » promouvant la paix et l’harmonie.
L’Utopie, une région idyllique ou un âge d’or ? Le thème que nous abordons aujourd’hui nous paraît fondamental : « Quelle société post capitaliste imaginons-nous ? »
Bien sûr, les utopistes ne se contentent pas de prendre conscience de ce qui, dans la réalité, leur déplaît; ils tentent d’imaginer une autre réalité qui leur serait plus acceptable. Ce faisant ils sont le fer de lance de l’évolution.
L’utopie est d’abord localisable dans une contrée rêvée : 1516, L’Utopie de Thomas More, la description de l’île d’Utopie grâce au récit de voyage d’un marin-philosophe ; 1770, L’An 2440 de Sébastien Mercier avec en exergue, la phrase de Leibniz : « Le présent est gros de l’avenir. »
Durant des siècles ce rêve correspondait à la vision mystique, et une autre façon de vivre, en attente d’un lendemain merveilleux a vu le jour : le monastisme. Les moines vont vivre en marge, dans des communautés.
More, Campanella, Cabet, Owen Fourier et Morris sont autant de noms entrés dans l’histoire des idées politiques en raison de leur contribution au genre de l’utopie. Ces derniers réfèrent à la définition d’une cité idéale, état d’une réalisation définitive de l’humanité où l’Homme s’épanouit au travers de la maîtrise de la technique dans une communauté égalitaire harmonieuse, congédiant ainsi la réflexion sur le pouvoir et la politique. Il est question d’une organisation « hyper-fonctionnaliste » à destinée anhistorique, ne faisant que peu de cas de l’individualité, une « tentation totalitaire », que l’auteur attribue au tropisme humain de dénégation de l’absurdité.
À l’encontre de Rousseau, qui théorise l’utopie comme un paradis perdu, Saint-Simon, Fichte annoncent que « l’âge d’or n’est pas derrière nous, mais devant nous ». Ce qui ouvre à l’espoir.
Les projets de cités utopiques sont des façons de traiter les problématiques qui animent le temps historique dans lequel elles s’inscrivent. Leur cadre idéologique de référence est celui du progrès humain issu de la philosophie des Lumières.
À cette époque voit fleurir les projets de cités utopiques qui sont des façons de traiter les problématiques qui animent le temps historique dans lequel elles s’inscrivent. Leur cadre idéologique de référence est celui du progrès humain issu de la philosophie des Lumières. Ces projets touchent également la classe laborieuse avec la création de phalanstères, de cités modèles comme le Grand Hornu, dans le Borinage.
Des utopistes comme Owen, Fourier, Cabet et Morris se montreront sensibles aux idéaux hygiénistes, s’attachant à atteindre la salubrité publique en réintroduisant la nature dans la ville, par exemple. L’industrialisation n’est pas rejetée pour autant : certains utopistes en font un moyen de parvenir à la prospérité et au bonheur ; d’autres se montrent fascinés par le machinisme et pensent une ville organisée par la technique.
Les utopies urbaines ont pour dénominateur commun de penser déterminer le comportement des citoyens à travers le bâti, l’architecture. Si peu d’utopies ont vu le jour, elles n’en demeurent pas pour autant dans le pur ciel des idées car urbanistes et architectes s’en inspirent pour bâtir la ville, après que le genre utopique se soit inspiré d’eux pour prospérer. L’autonomisation de la profession d’architecte, à partir de la Renaissance italienne, concourt à développer le style utopique. Les architectes ne sont plus de simples « bâtisseurs pragmatiques », mais se constituent en intellectuels capables de penser la ville abstraitement, de l’imaginer et de l’organiser selon des principes mathématiques. Dès lors, s’opère une « commutation » : des rapports sociaux se trouvent convertis en rapports spatiaux au moyen de plans, de dessins, de cartes.
Quelle généalogie relie les utopistes et des architectes célèbres comme Le Corbusier et Frank Lloyd Wright. Le premier imagine dans les années 1920 une ville organisée autour des transports, séparant les fonctions (transport, habitat, travail), les catégories de travailleurs (manuels, intellectuels) et introduisant, dans un souci hygiéniste, de vastes espaces verts. Cette présentation des utopies urbaines se clôt sur les projets du XXIe siècle qui s’adossent aux problématiques environnementales de développement durable. Il en va ainsi pour certains architectes qui imaginent une ville future où le végétal aurait (re)pris le pas sur le minéral. Mais il n’est dit mot sur l’articulation imaginée entre bâti et rapports sociaux.
Le discours postmoderne se passe d’utopie.
Avec la PostModernité, on ne rêve plus, on jouit. Mai 68 ouvre à l’immédiatisme : au jouir immédiat et démarre la fin du « Non du père ». Mouvement hippie caricature la fraternité, la solidarité.
Mai 68 met un terme à l’utopie.
Mais la société postmoderne ne prend pas en compte l’utopie, comme le rappelle François Furet dans Le Passé d’une illusion (1995), où l’anti-utopisme conduit à nier la condition historique pour mieux affirmer la fin de l’histoire et l’avènement d’une répétition sans fin. Ce maître de l’idéologie française n’hésite pas à écrire : « Nous voici condamnés à vivre dans le monde où nous vivons. » Il s’agit là du triomphe de l’idéologie réformiste, qui prône effectivement l’acceptation du modèle ambiant.
Loin que l’utopie soit le berceau du totalitarisme, c’est bien plutôt sur le cadavre de l’utopie que s’est élevée la domination totalitaire. Ainsi en URSS, tout ce qui avait un caractère d’altérité utopique — dans le champ politique, les conseils ; dans le domaine des mœurs, les jardins d’enfants, la liberté sexuelle — a été systématiquement détruit, au fur et à mesure que s’est imposée la domination du parti bolchevik. On pourrait reprendre toutes ces expériences : Véra Schmidt,…
Je fais allusion ainsi au totalitarisme libéral qui caractérise notre société postmoderne. Mais faut-il rappeler que la critique du totalitarisme n’est pas à l’origine d’inspiration libérale. Cette critique est apparue dans la gauche allemande à propos de la critique du bolchévisme considéré comme une inversion de la politique d’émancipation, en ce que la dictature du prolétariat s’avérait être une dictature sur le prolétariat.
Par contre, chez Ernst Bloch et Adorno, l’utopie c’est aussi la négation de la mort. Bien sûr pour eux, il s’agit de l’exigence de s’opposer à la mort, face à la Shoah, face aux génocides qui ont accompagné la reconstruction. Ernst Bloch et Adorno réagissent avec une nouvelle sommation utopique à l’encontre des entreprises d’autodestruction de l’humanité. Ainsi « Le temps est pure espérance. »
Une telle conception de l’utopie signifie donc que « Concéder sur l’utopie, c’est céder sur le vœu fou et inconditionné d’en finir une fois pour toutes avec l’injustice présente, c’est céder sur l’inextinguible soif de justice et sur son exigence maintenant. » Cette vision prépare en quelque sorte les démarches des nouveaux exclus de la production.
En présence d’une situation où l’injustice ne cesse de croître et d’accuser de plus en plus le clivage entre dominants et dominés, il convient de faire retour à la sommation utopique pour une société de justice. Entendons que d’anciens rêves de l’humanité peuvent désormais s’incarner, transformer la réalité effective. Il s’agit du temps, d’un temps de changement. Ainsi, le passage de l’utopie de l’espace au temps confère une crédibilité à des œuvres utopiques qui au préalable étaient considérées comme des modalités de l’évasion, du rêve. On peut vivre son rêve de vivre hors la société.

