Dans son dernier essai, Ci-gît l’amer, guérir du ressentiment (Gallimard), Cynthia Fleury analyse le ressentiment qui a désormais une dimension collective, et qui appelle une réponse politique. Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste, professeur titulaire de la Chaire Humanités et Santé au Conservatoire National des Arts et Métiers est titulaire de la Chaire de Philosophie à l’Hôpital du GHU Paris Psychiatrie et Neurosciences.
Elle poursuit, avec Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment, son travail autour de l’individuation et de l’État de droit, entamé avec Les Pathologies de la Démocratie (Fayard, 2005), La Fin du courage : la reconquête d’une vertu démocratique (Fayard, 2010), Les Irremplaçables (Gallimard, 2015 puis 2018) et Le soin est un humanisme (Gallimard, 2019).
Cynthia Fleury s’appuie sur Nietzsche et Scheler : c’est une forme d’auto-empoisonnement, de rumination négativiste douloureuse, une intoxication qui devient obsessionnelle. L’approfondissement dans cet enlisement se double ensuite d’un délire victimaire et d’une incapacité à l’action. Celle-ci, vidée de sa substance, se transforme parfois en passage à l’acte violent. Le ressentiment est aux confins de la philosophie politique et de la psychanalyse.
Il faut comprendre sa généalogie, ses mécanismes, comprendre comment l’enlisement dans l’inaction ou la violence peut être le berceau de pulsions « ressentimistes ». C’était aussi une manière de définir l’Etat de droit comme une puissance de digestion des frustrations et les institutions publiques, des forces de sublimation.
Pour Cynthia FLEURY, Mêler psychanalyse et philosophie politiquepermet de faire le lien entre la société et les individus qui la constituent. Au XXIe siècle, la question des individus, reconnus dans leurs singularités, celle des minorités, est encore plus constitutive de la dynamique historique. S’intéresser à leurs fonctionnements psychiques n’est donc pas dénué d’importance.
La philosophie politique et la psychanalyse ont en partage un problème essentiel à la vie des hommes et des sociétés, ce mécontentement sourd qui gangrène leur existence. Certes, l’objet de l’analyse reste la quête des origines, la compréhension de l’être intime, de ses manquements, de ses troubles et de ses désirs. Seulement il existe ce moment où savoir ne suffit pas à guérir, à calmer, à apaiser. Pour cela, il faut dépasser la peine, la colère, le deuil, le renoncement et, de façon plus exemplaire le ressentiment, cette amertume qui peut avoir notre peau alors même que nous pourrions découvrir son goût subtil et libérateur. L’aventure démocratique propose elle aussi la confrontation avec la rumination victimaire. La question du bon gouvernement peut s’effacer devant celle-ci : que faire, à quelque niveau que ce soit, institutionnel ou non, pour que cette entité démocratique sache endiguer la pulsion ressentimiste, la seule à pouvoir menacer sa durabilité ? Nous voilà, individus et État de droit, devant un même défi : diagnostiquer le ressentiment, sa force sombre, et résister à la tentation d’en faire le moteur des histoires individuelles et collectives.
Le conspirationnisme ?
Le conspirationnisme s’appuie, lui aussi, sur des délires victimaires. Les sujets sont à la recherche d’un grand principe explicatif du monde pour tenter de reprendre la main, avec une construction fictive qui mobilise tous les biais de confirmation. C’est une particularité des psychoses paranoïaques, qui comprennent toujours un invariant ressentimiste.
Pour Cynthia FLEURY, la démocratie est victime de son succès et de son exigence. Elle demeure cette conquête inachevée de l’égalité des droits, mais l’enjeu est de différencier le principe de l’égalité, de son travestissement en égalitarisme. En posant le ressentiment comme la maladie la plus à même de mettre en danger la démocratie, cela nous permet de consolider les outils les plus pertinents pour remporter ce défi : l’éducation, la culture et le soin.
Quand un groupe d’individus développe un sentiment de déclassement, qu’il se sent surnuméraire voire victime, il a tendance à se retourner contre l’Etat de droit et à choisir la violence, le repli ou l’extrémisme, comme lors de l’assaut du Congrès. C’était l’objet d’un de ses précédents livres, Les Irremplaçables *. On a retrouvé cette volonté de destituer la démocratie, au moins dans ce qu’elle a de plus fort symboliquement, avec le soulèvement du Capitole. Pour les Gilets Jaunes, le phénomène était plus ambivalent dans la mesure où il y avait un dépassement du ressentiment avec la mise en place d’actions collectives ou d’assemblées autogérées, la volonté de témoigner d’une atomisation de la France. Mais la radicalisation a été également présente, avec la validation de la violence.
Cynthia Fleury a notamment publié :
- Les Pathologies de la Démocratie (Fayard, 2005)
- La Fin du courage : la reconquête d’une vertu démocratique (Fayard, 2010)
- Les Irremplaçables (Gallimard, 2015 puis 2018)
- Dialoguer avec l’Orient : retour à la Renaissance (PUF, 2003 puis CNRS éditions, 2016 et 2019)
- Le soin est un humanisme (Gallimard, 2019)
- Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment (Gallimard, à paraître le 01.10.2020). Avec cet ouvrage, Cynthia Fleury poursuit son travail autour de l’individuation et de l’État de droit, entamé avec Les Pathologies de la Démocratie, La fin du courage, Les irremplaçables et Le soin est un humanisme.

