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Clément PANSAERS

Bien que Clément Pansaers soit souvent considéré comme le principal représentant du mouvement Dada en Belgique, cette image n’est pas vraiment exacte.  Après l’échec d’un projet de manifestation Dada à Bruxelles, Pansaers a renoncé à représenter Dada dans son pays natal qu’il a fui pour intégrer le groupe Dada à Paris.  À cette occasion, il se lie d’amitié avec James Joyce et Ezra Pound.  Il fait partie des dadaïstes qui n’ont pas subi l’influence de Tristan Tzara qu’il connaîtra alors que son œuvre est bien établie.  Clément Pansaers a rallié Dada lors de son séjour chez son ami Carl Einstein à Berlin en 1919 (lettre à Tristan Tzara).  Ses textes révèlent toutefois un génie inventif personnel qui a contribué à irriguer ce mouvement luxuriant.

Éclectique et érudit, il s’intéresse aux œuvres de Sigmund Freud, au taoïsme et à la culture germanique, notamment à l’expressionnisme allemand, alors en plein développement, qu’il contribue à faire connaître en Belgique.  En 1917, en collaboration avec d’autres membres du cercle des avant-gardistes de Bruxelles, il fonde la revue Résurrection qui publie, en plus de gravures de Pansaers, des textes de, notamment, Carl EinsteinPierre Jean JouveCharles Vildrac et Franz Werfel, et qui, dans le cadre de la Belgique occupée, prend des positions internationalistes et antimilitaristes.

C’est en effet au cours de cette période, au beau milieu de la Première Guerre mondiale, qu’il rencontre à Bruxelles Carl Einstein, un écrivain et critique allemand, proche du cubisme, qu’il admire et dont il devient l’un des proches, d’autant que les deux hommes partagent les mêmes convictions politiques libertaires.

Carl Einstein joue un rôle déterminant dans le soulèvement des soldats-ouvriers allemands à Bruxelles contre leurs chefs, en 1918.

.Anarchiste, antimilitariste, nihiliste, lien spirituels entre les expressionnistes allemands _ genre Hugo Ball _ et les dadaïste, Clément Pansaers n’a cure de la moindre correction formelle.   Il écrit comme on hurle, et multiplie les anathèmes comme les interjections.  On a voulu le ressusciter dans les années 60 et 70, au moment où on s’est rendu compte que le langage éclaté de Dada était plus révolutionnaire que la récupération visée par le surréalisme.   Les poèmes somnambules de Clément Pansaers ne peuvent prétendre qu’à un statut historique: une simple mais fulgurante curiosité.

Pourtant, les idées de Clément Pansaers lui vaudront aussi d’être traqué par les autorités belges, d’autant qu’il est soupçonné d’avoir eu au cours de la guerre des vues fédéralistes et des sympathies pour certains amis écrivains allemands, du fait de son amitié avec Carl Einstein,

Clément Pansaers est de fait fondamentalement pacifiste et internationaliste : « Je suis le frère en Dieu de tout ce qui vit, et le concitoyen de tout ce qui habite le grand hôtel de l’Univers » dira-t-il en citant Flaubert, ajoutant que « nous désirons ardemment la réconciliation [et] excluons le vocable race puisque […] ce mot n’a pas de sens pour l’Europe. Et nous travaillons à la confraternité de l’humanité ».

En août 1920, Clément Pansaers rencontre Francis Picabia à Paris : il lui soumet rapidement un projet de manifestation Dada à Bruxelles, ainsi que le projet d’une maison d’édition dadaïste, l’objectif pour Pansaers étant de concrétiser un organe qui réunirait autour de lui les artistes européens, un « groupement des éléments intéressés et intéressants — participant par cotisations régulières ».  Ces deux projets n’aboutiront pas en raison, pour l’un, des interminables discussions qui divisent les Dadas parisiens sur le fait de savoir qui inviter et qui écarter de cette manifestation bruxelloise et, pour l’autre, de leur incapacité à se fédérer dans un but purement artistique.

Cette même année, Pansaers publie à 515 exemplaires Le Pan-pan au cul du nu nègre, une œuvre raciste, exubérante, riche de sens et de doubles sens, qui lui vaut à l’époque d’être comparé à James Joyce, qui voue d’ailleurs à Pansaers une grande estime.  Le titre lui-même joue sur les mots : « le pan-pan », qui était une danse en vogue au début du XXe siècle, est en fait le titre de la seconde partie du livre, placée à la suite (« au cul ») de la première partie, intitulée « le nu nègre ».

Début 1921, Pansaers fait partie des signataires du tract « Dada soulève tout », rédigé à l’occasion de et contre la conférence sur le « tactilisme » donnée par le poète futuriste italien Filipo Marinetti au Théâtre de l’Œuvre à Paris, les dadaïstes tenant à se démarquer du futurisme italien aux yeux du public.

Il rejoint officiellement le groupe des Dadas parisiens en avril 1921, deux mois après la sortie de Bar Nicanor, avec un portrait de Crotte de Bique et de Couillandouille par eux-mêmes, publié le 15 février 1921 aux éditions A.I.O de Bruxelles.  Tiré à 305 exemplaires, ce mince volume d’une cinquantaine de pages est imprimé en caractères sépia sur papier orange.  Le soin tout particulier apporté à la forme — mise en page en étroites colonnes de texte réparties à gauche, à droite ou au centre des folios et expérimentations typographiques nombreuses — font de cet ouvrage l’une des publications Dada les plus singulières.  Le style de Bar Nicanor s’apparente à de l’écriture automatique mais la liberté stylistique apparaît néanmoins comme extrêmement maîtrisée.

Fin avril 1921, Clément Pansaers s’installe à Paris, très peu de temps avant qu’éclate l’« affaire du portefeuille » : le 25 avril 1921, réuni au café Certà, comme à son habitude, le groupe des Dadas parisiens découvre un portefeuille oublié par le garçon de café et l’accapare.  Suivent des discussions sans fin, Breton souhaitant garder l’argent pour lui, prétextant des frais engagés personnellement au nom de Dada, Tzara proposant de tirer à la courte paille, Éluard et Clément Pansaers voulant le rapporter à son propriétaire – ce qui sera fait en catimini ; il s’ensuivra une brouille de plusieurs mois entre Breton et Éluard.  Cette affaire va diviser les Dadas parisiens et contribuer à la déliquescence de leur mouvement, puisqu’elle sera l’événement déclencheur de l’éclatement du groupe.  

En juillet, Pansaers publie dans Le Pilhaou Thibaou, une revue dirigée par Picabia, Une bombe déconfiture aux îles sous le vent, un texte dans lequel il décrit Breton comme un « professeur platonicien — gonflé au pourpre violet de l’excommunication ».  Il est en somme le premier, à partir de l’incident du portefeuille, à dénoncer l’autoritarisme de Breton.  Concernant une exposition Max Ernst organisée à la librairie du Sans-Pareil, il se demande si c’est « […] par simple fumisterie que les Dadaïstes français ont […] montré l’œuvre de l’Allemand Max Ernst, en l’annonçant comme un phénomène et la révélation de la peinture nouvelle de demain, alors qu’il ne s’agissait en réalité, […] que de la formule étayée à l’excès et déjà longtemps démodée ? »

Œuvres

L’ensemble des textes dada de Clément Pansaers a été établi et publié en 1986 par Marc Dachy aux éditions Champ Libre / Gérard Lebovici.  Certains ont été réédités ultérieurement en fac-similé par les éditions Devillez tandis que ses principaux recueils ont été repris par les Éditions Allia en 2005 à l’occasion de l’exposition « Dada » du Centre Pompidou.

Une page écrite par Yves Peyré a paru sur Pansaers dans le catalogue de cette exposition.  Un numéro spécial de la revue Plein Chant a été consacré à Pansaers en 1988 par Marc Dachy qui y a réuni nombre de témoignages, en particulier ceux de Fernand Wesly et Paul Neuhuys.

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