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HORS JEU

2014 : Hors-jeu. 

D’une certaine manière, mon livre « Adolescents en difficulté : conformation, contestation, récusation », publié aux Editions Prise de Parole, en 2017, reflète toute cette praxis. 

« Adolescents en difficulté : conformation, contestation, récusation ».

Les trois mots du titre :

Conformation : le mouvement vers l’intégration en rapport avec le Tiers normatif.  Il s’agit de l’acceptation de la règle.

Contestation : le refus adolescentaire classique, qui interpelle le Tiers normatif.  Cela souvent s’exprime par le romantisme, la poésie, la crise adolescente classique,

Récusation : un phénomène nouveau.  Le refus de la référence à la norme tierce, lié au changement de période. 

Comment expliquer ce qui se passe ?

Que faire ?  

Dès lors on peut se demander comment faire face au processus de récusation en cours.  …La réponse sociétale : la remédiation, l’enfermement, la psychiatrisation,…Une réponse différente est apportée à partir de la praxis d’ateliers d’écriture que j’ai animé durant des années.

Le propos : L’individu de la postmodernité passe de la contestation à la récusation.  La panne dans le questionnement provoque la récusation. La récusation se manifeste par : la mise en cause du « Non du père ».  Le non-sens, la loi symbolique ne sont plus guère pris en compte.  Il y a moins de référence à « l’entendement humain ».  La porte est ouverte au nihilisme, à la « radicalisation ».  De normatif, le Tiers devient « permissif ».  C’est l’ère de l’autonomie, de l’ultra liberté, du « tout est possible », du scientisme.  La transmission sociale devient obsolète : les profs ne peuvent plus donner cours.  La famille n’a plus de raison d’être.     

Adolescence et questionnement

Le jeune se questionne quant à son avenir.  Il questionne les changements de son corps, les valeurs.   En adressant ces questions, il  fait part de ses craintes, de ses peurs, de ses attentes. 

Il s’agit de la question du « Qui suis-je ? » propre au questionnement adolescent.  Cette question ne peut se formuler que dans un contexte social communautaire.  « Qui suis-je ? » par rapport aux autres, par rapport au social : L’ipséité. Ce sont les connaissances nécessaires pour assumer la vie sociale : L’épistémè, et répondre à l’ipséité.

Le lien entre l’ipséité et l’épistémè résulte du questionnement, et permet l’élaboration d’un savoir propre à chacun.

Contestation

Mais souvent il ne reçoit pas de réponse, si ce n’est le discours de la conformation.    Sous la modernité, ces jeunes pouvaient s’exprimer en tant qu’artiste.  La norme sociale est contestée.  Cette contestation peut être résorbée par l’idéologie de la conformation ou réification.  Ce questionnement devient contestataire : sous la révolution française déjà, des jeunes réagissent : les Muscadins, Incroyables et Merveilleuses contestent le régime.  Les émeutes lycéennes tout le long du 19ème siècle font que ce temps d’adolescence est considéré comme une phase de dangerosité. 

Dès lors, il conteste par l’écriture : il s’adresse au « Tiers idéal ».  Le temps que le spleen ne s’élimine.

L’adolescence : temps d’écriture

Par l’écriture, se révélait le spleen de la question d’ipséité, et l’adresse au Tiers idéal pouvait se réaliser.  Au travers de l’écriture, l’adolescent adresse son insatisfaction à une Tiers idéal, qui lui rappelle les normes de « l’entendement humain ».  Rimbaud, Verlaine, Camus, Sartre, de Beauvoir illustrent cela parfaitement. Le questionnement adolescent s’exprime par l’écriture.  La question d’ipséité est sous-jacente.  Elle fait apparaître le spleen.  Il s’agit d’une apostrophe artistique : romantisme.  L’écriture de spleen exprime le questionnement du jeune, écriture qui cesse dès que la conformation sociale a fait son œuvre.  Ceci est hérité du réalisme flaubertien (être comme dieu dans la création, invisible et tout puissant) ou plus savamment dérivée d’une poétique mallarméenne de l’absence de soi (la disparition élocutoire du poète).  C’est ce qui a donné naissance à l’ego littérature, orthopédie du moi, où se vérifie le paradoxe de l’aliénation consumériste qui met 1’injonction individualiste (devenir soi-même) au service de la soumission sans réserve à la norme collective (être semblable à tous).  Ceci correspond à l’écroulement des « grands récits[1] » suscitant un repli de chacun vers le territoire rassurant de l’intime où s’offrir à soi-même le spectacle complaisant de sa vie. 

L’écriture de spleen : l’adolescent écrit et s’adresse à un « Tiers idéal » en réponse à son questionnement.

Pour les fils d’ouvriers, la voie était tracée : l’usine.

Conformation et Tiers substitutif

Le Tiers normatif du scoutisme, le Tiers normatif du patriotisme faisant que ces jeunes pourront marcher derrière le drapeau tricolore et s’engager, sans trop rechigner dans la première boucherie mondiale de 14-18. 

Après cette guerre, la contestation des adolescents prend la forme du mouvement Zazou.  Le Tiers de substitution sera représenté par les mouvements de jeunesse qui prendront la relève : Jeunesse hitlériennes, Faucons rouge, Scoutisme,…préparant à l’holocauste. 

Les années 45-60 sont des années de reconstruction financée par le Plan Marshall.  Le « Tiers de substitution» se présente comme « l’homme nouveau », le self made man à l’américaine.  Et les années 50 voient apparaître aux USA le modèle du « teenager » : le « Tiers de substitution» est en passe de devenir idole.  La contestation sera portée par l’existentialisme de St Germain des Prés.  En France, après 1960, c’est l’heure des « yé yé » de devenir « Tiers de substitution».

La reconstruction s’achève aux alentours de 1965.  L’économie européenne doit s’adapter aux prémices de la globalisation informatique, les jeunes contestent ouvertement : mai 68.

Mais j’ai aussi rencontré des jeunes[2] qui m’ont permis d’apprendre[3] ce qu’était effectivement l’écriture adolescente. Les adolescents ont fait comprendre que le temps d’écriture ne doit pas être organisé.  Il s’agit donc d’un moment, d’un temps particulier.  Mais comment prendre en considération ce qui est écrit ?

Isabelle Rossignol[4] publie dans son ouvrage une série de témoignages qui montrent que  son « …atelier a bel et bien permis aux participants de retrouver un contact réel avec l’écriture », mais aussi de retrouve un nouveau projet existentiel. 

Tout au long de ma pratique professionnelle, j’ai été confronté à des jeunes en difficulté. Des jeunes en perte de liens depuis de longs mois. Des jeunes en marge, qui ne se nomment pas de manière autonome, ne formulent pas de projets spécifiques. Ils se voient souvent comme objet du désir de l’autre et ne vivent pas encore pleinement leur nouvelle sexualité. Ils vivent un mal-être, propre à leur âge, mais accentué par une difficulté à le communiquer. Ces adolescents se donnent, pourtant un temps pour écrire, et posent dans leurs textes des questions importantes.  Depuis lors, je suis impliqué dans un travail de Formation  à l’écriture auprès de jeunes et d’adultes.  J’ai cherché durant ces années à faire publier un journal ouvert à l’expression :

Il s’agissait, initialement, en m’inspirant de la démarche de Freinet, et de la pédagogie institutionnelle de créer un outil permettant le développement d’un dire marginalisé, interpellant le non-sens de cette société postmoderne, de laisser un témoignage d’une parole trop souvent négligée, sinon ignorée,  dans le cadre de l’école[5] d’aujourd’hui. 

Je parcours seul les Cévennes.  J’élabore ma démarche : Prise de Parole au CEN.  Le sida.  Au CEN, je développe une pédagogie de journal : le journal, et la possibilité de réaliser des projets.  Avec des jeunes en décrochage scolaire au Centre des Etangs Noirs.  1989- 1996.  Mais rapidement, la démarche pédagogique de Decroly me paraît insatisfaisante, car développant un éducationnisme enfermant l’enfant. 

Je critique la démarche idéaliste pour me référer sur la praxis, théorisation émanant de la pratique. 

Le capitalisme postmoderne propose une vie basée sur les flux pour un individu-travailleur ouvert, toujours disponible pour de nouvelles propositions marchandes, où la souplesse et la flexibilité sont la règle. L’individu postmoderne, qu’il soit au chômage ou au travail, est précaire, flottant, fluctuant, souple, nomade, branché sur des identités multiples, capable de rebondir rapidement.  Cet individu vit dans un monde sans limites.  C’est l’indice d’une crise du sujet moderne, crise qui est surtout visible dans les pays développés et qui touche plus particulièrement la jeunesse.

L’individu de la postmodernité passe de la contestation à la récusation.  La panne dans le questionnement provoque la récusation.  La récusation se manifeste par : la mise en cause du « Non du père ».  Le non-sens, la loi symbolique ne sont plus guère pris en compte.  Il y a moins de référence à « l’entendement humain ».  La porte est ouverte au nihilisme, à la « radicalisation ». 

De normatif, le Tiers devient « permissif ».  C’est l’ère de l’autonomie, de l’ultra liberté, du « tout est possible », du scientisme.  La transmission sociale devient obsolète : les profs ne peuvent plus donner cours.  La famille n’a plus de raison d’être.   

Ce nouveau siècle a vu la chute des grands récits.  Ces grands récits de création de l’univers sont récusés (christianisme, rationalisme,).  Les grands récits mettaient en scène un Père, qui défendait des injonctions.  On est confronté au silence des récits monothéistes, au silence du récit rationaliste de l’émancipation individuelle, et au silence du récit marxiste de l’émancipation collective.  Ils avaient déjà été chamboulés par les « discours délirants » au début du 20ème siècle : L’ultralibéralisme des années 20, qui promettait la richesse après les désastres de 14-18, n’a pu éviter la crise de 1929 ; le stalinisme qui prétendait libérer les peuples, a construit d’immenses prisons, quant au nazisme, il a produit des « surhommes » d’une autre nature.

Un autre discours, discours théologico-fasciste qui prône le retour à la pureté religieuse, pour s’opposer à la cupidité de l’Occident, voit également le jour et s’adresse aux exclus issus de l’immigration.  Et en prime, le discours de la citoyenneté, qui prône l’autonomie au détriment du bienêtre social : chacun pour soi, chacun chez soi. 

Le retour du populisme.  À l’UCL, je décroche mon doctorat.  Je théorise une clinique de l’écriture à partir de l’expérience de l’Entreliens.  Mais je subis le dysfonctionnement de PI.

On s’installe à la Corniche.  En jazz toutes : il permet une réflexion sur la condition sociale.  L’Espace Toots, à La Hulpe.  Je publie mon livre qui développe ma démarche pédagogique et avance la thèse de la récusation.  Le Grand Large voit le jour : critique de la GC. 

THEORISATION

Un premier exposé a été réalisé dans le cadre d’un DEC,  (Diplôme d’Etudes complémentaires en Sciences de l’Education), Université Catholique de Louvain, en 2001 : « En quoi l’atelier d’écriture favorise-t-il le temps pour écrire chez l’adolescent ? », où j’aborde la question de la spécificité de l’écriture adolescente. Ensuite, le DEA  (Diplôme d’études approfondies en sciences de la santé), UCL 2007 : « Prolégomènes pour une clinique de l’écriture »,   poursuit la réflexion.  J’y approche  les changements constatés à la suite de la pratique de « l’Atelier de Prise de Parole».  Ce que je définis comme le « retour du questionnement ». Cette hypothèse a été démontrée dans ma thèse de doctorat que je rédige, en 2009.  J’obtiens le titre de DOCTEUR en Sciences médicale UCL : « Clinique de l’écriture, effets de l’interpellation épistémique auprès d’adolescents en arrêt de scolarité ».  
  1. [1] LYOTARD, JF. (1979) La condition postmoderne. P 56.

[2] Van Meerbeeck, P.  (1998).  Que jeunesse se passe. Bruxelles.  Editions De Boeck. 

[3] Apprendre : Glossaire p 105

[4] Rossignol, I. (1996). L’invention des ateliers d’écriture en France. Paris.  L’Harmattan. 

[5] École – Apprendre : Glossaire p 105.

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