JazzinMarilyn

MARILYN IN JAZZ

Un jour, apprenant qu’Ella FITZGERALD ne pouvait pas chanter dans une boîte à la mode (« Le Mocambo » à Los Angeles) parce que Noire, Marilyn téléphona personnellement au patron et lui dit qu’elle réserverait chaque soir une table au premier rang s’il revenait sur sa décision. Et, chaque soir où Ella FITZGERALD chanta, Marilyn honora sa promesse.

Ella raconta plus tard : « Je dois à Marilyn MONROE une vraie dette. Ce fut grâce à elle que je jouai au « Mocambo », un club de nuit très populaire à la fin des années 1950. Elle appela personnellement le propriétaire du « Mocambo » et lui raconta qu’elle voulait m’y voir engagée immédiatement, et s’il le faisait, elle réserverait une table au premier rang pour chaque soirée. Elle lui dit, et c’est la vérité, que de par son statut de star, que la presse se montrerait féroce. Le propriétaire accepta, et Marilyn était là, à la première table, chaque soir. La presse laissa tomber… Après ça, je n’ai jamais plus eu à jouer dans de petits clubs de jazz. Elle était une femme insolite, un peu en avance sur son temps. Et elle ne le savait pas. »

Le cinéma change, et je reste perplexe par rapport aux nouveaux mythes qui nous sont proposés.

Où est passée Marilyn ?   Marilyn, femme légendaire ou mythique, cela fait depuis longtemps qu’elle me captive: images, photos, films…et puis je rêve.   Chaque société crée un ensemble de représentations imaginaires et symboliques qui animent et coordonnent les époques, les désignent. Avec Marilyn, pourtant il y a autre chose: en effet, au-delà du personnage public, de la légende, du symbole, du mythe, il y a la séduction.  Marilyn essayait de plaire dans l’espoir de se faire accepter, de se faire aimer

Marilyn utilise son apparence physique pour produire la séduction, un certain type de séduction. Elle se transforme, grâce au maquillage, au vêtement. Le vêtement assure le passage du sensible au sens. Elle a une manière particulière d’adapter le vêtement à son corps. En observant les photos, on remarque que l’apparence physique de Marilyn évolue peu. Le personnage mis en place, elle tient à donner un reflet d’elle- même, une sorte de cliché fidèle à la reproduction. Sa sensibilité, son goût de vivre transparaissent toujours à travers le regard, le sourire, les attitudes, les poses. Marilyn ne possède pas à proprement parler un très beau corps. Il faut y ajouter d’autres attributs à la séduction. Je pense à la dynamique du personnage et son émanation poétique.

« Si les hommes préfèrent les blondes, c’est parce que les blondes savent ce que préfèrent les hommes ! ».  Marilyn Monroe.

Pourquoi Marilyn ?  C’était une grande star des années 50-60, star qui a focalisé nombre de fantasmes : beauté, sex appeal pour certains, dérision pour d’autres.  Je retiens, chez Marilyn, la dérision, ainsi que sa recherche d’une perfection difficilement accessible.  Présenté au début de sa carrière comme objet sexuel, comme objet focalisant le désir aliéné de certains mâles, elle s’est battue pour se libérer de cette image «provocante » pour poser une question existentielle fondamentale : «Mais qui suis-je donc ? ». En refusant l’image présentée par les journalistes et l’industrie filmique de Hollywood, elle a traversé le miroir, lorsqu’elle a fredonné «pompompidoo », interpellant non seulement la syntaxe, mais posant un problème épistémologique certain.   Le mythe de Marilyn traverse manifestement le temps.  Morte et vivante, absente et présente, Marilyn interpelle toujours, elle captive encore. Mais au-delà du personnage public, de la légende, du symbole, du mythe, prisonnière d’une industrie, Marilyn représente peut être aussi cette recherche éperdue d’un bonheur qui lui échappe. Vénus-aphrodite, elle symbolise l’amour.  La religion et la magie réifient l’imaginaire, les dieux, les monuments, les cultes témoignent de cette réification.  Dans le rapport esthétique cinématographique, une réification se produit aussi, mais autrement, et Marilyn l’incarne pleinement.  Ce qui a rendu Marilyn célèbre, c’est une photo, où elle pose nue, diffusée au début des années 50.  Nu sur fond de velours rouge serait le titre de cette toile.  Photo classique, non pornographique, et on peut se demander pourquoi cette photo a pu déclencher un scandale, à l’époque.  Mais l’Amérique vit encore sous le règne du puritanisme, et aux journalistes qui critiquent la photo, Marilyn Monroe de demander : « Vous n’aimez pas le rouge ? ».

Pour Marilyn qui est fière d’exhiber son corps, le nu relève de l’art, et elle rejoint la conception d’Henri Lefebvre, qui affirme «le nu dans l’art a une fonction particulière.  Il détruit les fantasmes de la morale.  Il éclaire par le corps mis à nu le chemin de la vie.  Il dit le plaisir.  Il est la jouissance.  Le nu se permet de nier la fonctionnalité du corps qui le limite à la reproduction, au labeur, à la nutrition.  Il chante la beauté avec le bonheur ». Ce qui caractérise Marilyn, c’est sa façon de s’habiller ou pas.  Ce sont les vêtements portés qui mettent en valeur son corps, le corps de la femme.  Le vêtement assure le passage du sensible au sens, souligne à juste titre Roland Barthes.  Le philosophe allemand Hegel, lui aussi, remarquait déjà que le corps est en rapport de signification avec le vêtement, car il donne à l’attitude «tout son relief et il doit pour cette raison, être considéré plutôt comme un avantage, en ce sens qu’il nous soustrait à la vue directe de qui en tant que sensible est dépourvu de signification ».  Par la mise en valeur de son corps, par l’utilisation du maquillage, Marilyn s’inspire de Baudelaire, qui soutenait que le maillot rapproche l’être humain de la statue, càd d’un être divin et plus grand.  Marilyn, d’ailleurs adorait, était fascinée par la sculpture de Rodin. Pour Baudelaire, «la femme est bien dans son droit, et même accomplit une espèce de devoir en s’appliquant à paraître magique et surnaturelle : il faut qu’elle étonne, qu’elle charme : idole, elle doit se dorer pour être adorée ». Marilyn exprime sensibilité, goût de vivre au travers du regard, du sourire, des attitudes, des poses naturelles.  Le cinéma aime le naturel, mais engendre un rituel fondé sur l’hiératisme du masque.  Il s’agit là d’un processus qui renoue d’une certaine façon avec le théâtre grec antique.  Le jeu du cinéma orienté vers le gros plan est art du masque.  Le masque hiératique, le naturel alternent au gré de la qualité de l’acteur et de l’impératif du film. C’est ce que pense Anaïs Nin, dans son Journal : « Jane Mansfield n’était préoccupée que de l’effet qu’elle produisait, lourdement maquillé, sur son quant-à-soi, poseuse, et maniérée avec un sourire artificiel et une expression vide.  S’il y avait une intention cruelle à les réunir toutes deux, elle a été déforcée par le naturel de Marilyn Monroe et sa beauté sans apprêts ». Au cinéma, l’imaginaire du spectateur s’anime, si par dédoublement, il s’identifie ou se projette sur le personnage.  Le transfert assure une participation esthétique à l’univers imaginaire, un échange s’opère entre le réel et l’imaginaire.  Cet échange dégradé est de même nature qu’entre l’homme et l’au-delà, l’homme et les esprits ou les dieux.  Marilyn incarnait la sublimation de la «good-bad-girl ».  Elle revêtait l’apparence de la vamp, mais en réalité, comme dans «bus stop » ou dans «river of no return », elle recherchait éperdument le grand amour, la tendresse, le bonheur, et dans ces deux films, ses amoureux réfutaient la starlette et ne voulaient connaître d’elle que la femme.  Objet ou sujet ?  Au fondement du cinéma, le théâtre où à l’origine réside l’acte de dédoublement du comédien, un désir de tragédie.  Le comédien veut-il son aliénation ?  Il apparaît en se masquant.  Dans l’origine de la tragédie, Nietzsche estime que cette aliénation repose sur le désir de l’homme d’être envoûté et enchanté, cherchant la métamorphose comme un recours contre son propre néant.  Voilà le drame de Marilyn posé.  Elle veut dépasser l’image de la pin-up pour imposer l’image de la femme moderne, lasse d’obéir aux représentations que lui imposait une tradition de dépendance féminine et de pouvoir masculin.  Mais ce combat, elle ne le gagnera pas.  Marilyn est morte de l’impossibilité d’incarner jusqu’au bout dans le quotidien, l’absurde idéal de la femme totale qui est celui de notre civilisation industrielle mangeuse de signes.  Marilyn a choisi de quitter la scène.  Eternelle dualité de l’Eros et du Thanatos, ce mythe qui la faisait vivre, Marilyn ne l’a pas supporté, remettant par-là même en question le fameux mythe de la société américaine : un unhappy end.

[1] Henri Lefebvre ; (1980) ; La présence et l’absence ; Casterman ; Tournai.

 [2] BAUDELAIRE, C ; (1970) ; Eloge du maquillage. Paris.  Le Seuil