Praxis d’Ecriture

Une praxis différente

C’est à partir de ma praxis avec des jeunes en difficulté, en décrochage scolaire, que je peux donner un début de réponse.  Il s’agit d’aborder cette problématique du décrochage de manière globale parce que l’arrêt de la scolarité ne peut être séparé des difficultés à assumer le désir de l’éveil, et que l’échec scolaire n’est pas pris comme symptôme en soi, et ne peut se dépasser par un quelconque travail de remédiation. 

Tout au long de ma pratique professionnelle, j’ai été confronté à des jeunes en difficulté. Des jeunes en perte de liens depuis de longs mois. Des jeunes en marge, qui ne se nomment pas de manière autonome, ne formulent pas de projets spécifiques. Ils se voient souvent comme objet du désir de l’autre et ne vivent pas encore pleinement leur nouvelle sexualité. Ils vivent un mal-être, propre à leur âge, mais accentué par une difficulté à le communiquer. Ces adolescents se donnent, pourtant un temps pour écrire, et posent dans leurs textes des questions importantes.  J’ai cherché durant des années à faire publier par les jeunes que je rencontrais,  un journal ouvert à l’expression : le Petit Journal, à l’Institut PS Decroly, Prise de Parole au CEN,   « Bruges pas si morte que ça » au Centre de formation Idée 53, et « Intermittence » au CThA.  Dans le cadre de l’Entreliens, qui fonctionne depuis 2002, est né « Scoop Entreliens ».  Ces journaux faisaient « questions ». 

Un article publié dans le BIC (Cliniques Universitaires St Luc)

Retrouver le goût d’apprendre[1]

De plus en plus de jeunes sont en arrêt scolaire. Pour aider ces adolescents fragilisés psychiquement, une nouvelle structure a vu le jour sur le site de l’UCL à Bruxelles.

Baptisé  » l’Entreliens « , ce service fonctionne dans le cadre de l’école Escale des Cliniques et du Centre Thérapeutique pour Adolescents (CThA).

Il offre aux jeunes la possibilité de faire le point sur leur parcours scolaire dans le but d’une future réinsertion à l’école.

Je ne parviens plus à aller à l’école, jem’y sens mal, je n’en peux plus», voilà ce que Michel, 17 ans, disait à ses parents il y a quelques semaines. Résultat: chaque jour, il s’enferme un peu plus dans son monde intérieur, se coupe de ses amis et reste prostré des heures entières, seul dans sa chambre.

Comme Michel, de plus en plus d’élèves sont confrontés à un  » blocage  » par rapport à l’école. Pourtant, la plupart d’entre eux ont jusque là un parcours sans faute, indique Valérie Martin, psychologue et enseignante à l’Entreliens. La question scolaire est importante à leurs yeux, ils sont donc tout à fait dépassés par ce qui leur arrive, ajoute François Destryker, psychopédagogue.  En d’autres termes, ils sont en demande d’aide.

Quant aux parents, ils sont eux aussi démunis devant l’attitude de leur fils ou de leur fille qu’ils ne comprennent pas et éprouvent beaucoup de difficultés à réagir face à de telles situations.

L’école a de plus en plus de mal à assumer sa fonction de transmission des savoirs; elle apparaît comme un simple outil de communication de connaissances, un amalgame de programmes qui n’ont plus de sens pour l’adolescent. Ce qui est paradoxal car, de leur côté, les jeunes demandent à pouvoir reprendre un travail scolaire pour envisager leur avenir, précise François Destryker. Ils ont soif d’apprendre, mais par un autre intermédiaire que l’école.

Du moins momentanément.

Pour les aider à traverser cet arrêt, l’Entreliens a vu le jour aux Cliniques Saint-Luc. Basé sur un travail de partenariat entre psychologue et enseignant, ce service s’adresse aux jeunes quittant le CThA, aux adolescents en décrochage scolaire et aux jeunes adultes en manque de projets. La durée de la prise en charge dépend de l’approche proposée, explique Valérie Martin, ce peut être une simple orientation scolaire ou un accompagnement pédagogique à long terme.

PLUSIEURS MILLIERS D’ADOS EN DÉCROCHAGE SCOLAIRE

Ils sont plusieurs milliers en communauté française, garçons et filles à être en arrêt scolaire. Adolescents non-violents, ils ne posent pas de problèmes particuliers si ce n’est leur… décrochage.

L’an dernier, l’Entreliens a accueilli une quarantaine de jeunes âgés de 16 à 20 ans, dont dix de façon très régulière. Issus de tous les milieux, fréquentant les écoles de l’agglomération bruxelloise et du Brabant wallon, certains se sont mis à l’arrêt en classe terminale.  BIC

L’écriture comme outil et tremplin

Unique en son genre, l’Entreliens a  développé une approche originale élaborée à partir de l’expérience acquise au sein de l’atelier d’écriture du Centre Thérapeutique pour Adolescents où cette équipe travaille également. A travers les divers textes des jeunes, nous avons constaté l’émergence d’une recherche bien particulière liée à la quête de soi. La question du «qui suis-je?», quête fondamentale à la recherche de l’être générique de l’homme, apparaît à cet âge comme essentielle.

Nous proposons donc à chaque jeune un temps de questionnement au cours duquel nous utilisons l’écriture comme point de départ, indique François. A travers cet exercice, différentes questions apparaissent. L’occasion de discuter et d’éveiller le désir de trouver les réponses. Il ne s’agit donc pas de remédiation scolaire, souligne Valérie, mais d’un dispositif particulier qui offre la possibilité à chaque jeune d’utiliser les connaissances véhiculées par l’école pour élaborer lui-même la réponse à ses propres questionnements.

Outre les échanges et dialogues avec les pédagogues, le jeune est également invité à participer à des ateliers collectifs (en petit groupe de trois ou quatre). A travers les sorties, les découvertes de musées, d’expositions, d’événements culturels, etc., ils renouent des contacts avec leurs pairs et participent à la création d’une dynamique qui les mobilise.

Les jeunes sont invités à réaliser un projet concrétisé sous la forme d’un recueil de textes, d’une page web ou encore d’un diaporama.

Elaborer et concrétiser un projet

A partir des questions soulevées au cours de ces différentes rencontres, chaque jeune est invité à réaliser un projet. Pour ce faire, divers outils informatiques et audiovisuels sont mis à leur disposition. Ils réalisent ainsi un petit clip vidéo, une page sur le site web de l’Entreliens ou encore un diaporama. Une démarche qui leur permet d’apprendre à penser en déployant un regard critique et intéressé sur le monde qui les entoure, souligne Valérie. Un travail qui a également été répercuté dans le cadre de l’émission  » Flûte alors  » diffusée sur le canal télévisé Escale des Cliniques universitaires Saint-Luc.

Le projet réalisé, vient ensuite le temps de reprendre contact avec le monde de l’école. Un travail lié à l’orientation scolaire peut alors s’amorcer avec comme perspective un retour possible dans le circuit traditionnel. Pour faciliter la réinsertion du jeune, nous les accompagnons vers les lieux de formation et les écoles. Après le retour à l’école, un suivi est également proposé, le temps nécessaire pour le jeune de reprendre le rythme et de se trouver une méthode de travail.

Côté résultats, la démarche porte ses fruits : plusieurs adolescents et jeunes adultes ont repris le chemin de l’école. Certains retrouvent le circuit « normal », d’autres poursuivent dans des circuits parallèles leur permettant d’obtenir le diplôme d’enseignement secondaire. Ils viennent nous voir fréquemment, indique François, histoire de maintenir un lien et de bénéficier d’un suivi régulier.

L’expérience montre que l’écriture est un outil privilégié pour l’interpellation. En effet, par l’écriture l’adolescent dépose une partie de son interrogation identitaire, de son désir d’adresse à l’autre et autorise ainsi l’interpellation à partir d’une parole1 qu’il apporte, qu’il énonce dans son propre texte. J’ai tenté de comprendre ces situations

Ces difficultés je les ai rencontrées chez les jeunes des Etangs Noirs, à Molenbeek, où j’ai démarré l’atelier d’écriture.  Mais aussi chez des jeunes hospitalisés en psychiatrie, qui tous étaient confrontés à une possibilité «risquée» de passage à l’acte, à une difficulté d’exercer un esprit critique nécessaire à la démarche d’épistémè, avec qui j’ai développé l’atelier d’écriture.  En effet, tous ces jeunes en difficulté, caractérisés par un arrêt dans l’éveil, par une panne dans  leur questionnement adolescent, sont interpellés dans le cadre de l’atelier d’écriture. 

J’ai tenté de théoriser cette pratique.

Un premier exposé a été réalisé dans le cadre d’un DEC,  (Diplôme d’Etudes complémentaires en Sciences de l’Education), Université Catholique de Louvain, en 2001 : « En quoi l’atelier d’écriture favorise-t-il le temps pour écrire chez l’adolescent ? »,  où j’aborde la question de la spécificité de l’écriture adolescente.  Ensuite, le DEA  (Diplôme d’études approfondies en sciences de la santé), UCL 2007 : « Prolégomènes pour une clinique de l’écriture »,  poursuit la réflexion.  J’y approche  les changements constatés à la suite de la pratique de « l’Atelier de Prise de Parole».  Ce que je définis comme le « retour du questionnement ».  Cette hypothèse a été démontrée dans ma thèse.  Et je rédige, en 2009 ma thèse de doctorat,  j’obtiens le titre de DOCTEUR en Sciences médicale UCL : « Clinique de l’écriture, effets de l’interpellation épistémique auprès d’adolescents en arrêt de scolarité ».

En 20 je rédige mon livre, qui synthétise cette démarche : « Adolescents en difficulté : conformation, contestation, récusation », qui est publié aux Editions Prise de Parole.   Le propos : L’adolescent de la postmodernité passe de la contestation à la récusation.  La panne dans le questionnement adolescent provoque la récusation. La récusation se manifeste par : la mise en cause du « Non du père ».  Le non-sens, la loi symbolique ne sont  plus guère pris en compte.  Il y a moins de référence à « l’entendement humain ».  La porte est ouverte au nihilisme, à la « radicalisation ».  De normatif, le Tiers devient « permissif ».  C’est l’ère de l’autonomie, de l’ultra liberté, du « tout est possible », du scientisme.  La transmission sociale devient obsolète : les profs ne peuvent plus donner cours.  La famille n’a plus de raison d’être.

[1] BIC.  Bulletin d’information des Cliniques St Luc, à Bruxelles.  2003