EN QUESTION

« Si je préfère les chats aux chiens, c’est parce qu’il n’y a pas de chat policier. »

Fernando PESSOA (Le livre de l’Intranquilité)

Il importe parfois de chercher à faire le point.  Ce n’est pas l’âge qui provoque une telle démarche, mais peut être le désir de retrouver, nostalgie, des sensations anciennes, un sentiment de bonheur évanoui, pour mieux goûter au bonheur d’aujourd’hui.  Avec le temps qui s’accélère et la nuée d’images qui envahissent le quotidien télévisé dont il faut tenir compte, il peut paraître dérisoire de retrouver l’itinéraire suivi. 

Je vieillis.  Difficulté, lâcheté ou faiblesse.  Je dirai simplement retenue, pudeur.  A force de psychologiser, je risque de passe à côté de l’important.  Confronté aux critiques, peut être à l’évidence de la désimplication sociale, je me suis mis à douter réellement, non pas que le doute soit inutile. 

Se souvenir et remonter le temps, non pour faire de l’histoire ou une quelconque biographie, mais afin de pouvoir appréhender ce qu’il me reste comme avenir. 

Je ne désespère pas, malgré le chaos du monde. 

« J’avais peur de penser. Je voyais à nu les éléments simples de la civilisation compliquée dans laquelle je vivais. La vie est une question de nourriture et d’abri. Afin d’obtenir de la nourriture et un abri, l’homme vend des choses. Le marchand vend des souliers, le politicien vend son universalité, le représentant du peuple, avec naturellement des exceptions, vend la confiance qu’il inspire; en même temps, presque tous vendent également leur honneur. Les femmes, également, soit dans la rue, soit par les liens sacrés du mariage, ont tendance à vendre leur chair. Toutes les choses sont des marchandises, tout le monde achète et vend. La seule marchandise que le travailleur a à vendre, ce sont ses muscles. Le travailleur a des muscles, et rien que des muscles, à vendre ».

Jack LONDON

« What Life Means to Me » mars 1906.  (Introduction de Francis Lacassin – Jack London – Tome VI de la collection « Bouquins » chez Robert Laffont – 1990)

Dans ce monde-spectacle, où nous avons la chance de survivre, il faut constamment résister aux discours dominants, aux aliénations marchandisantes.  De plus en plus, tout se vend, se marchande, et un certain nombre d’idéaux, de valeurs fondamentales sont ridiculisées par le spectacle de l’hypocrisie politicienne.

Retrouver le passé pour comprendre le présent, afin de préparer l’avenir, telle est la démarche poursuivie.

Des questions surgissent aujourd’hui :

De tout temps, l’homme se questionne : par rapport au passé, à sa vie, son avenir.  Il existe bel et bien un mouvement historique de différenciation qui permet au sujet d’advenir et de se positionner contre l’indifférenciation originelle, voire de se « révolter » comme les diverses luttes qui se sont développées le démontrent. 

Ce questionnement résulte de la capacité de réflexivité propre à l’homme.  Ce questionnement est fondamental et pose à partir de la quête insensée d’immortalité à laquelle il est confronté et de la recherche de la survie matérielle lui permettant d’affronter le monde hostile qu’il découvre,  la possibilité d’y répondre par l’élaboration concrète d’outils de survie.  Est mis ainsi en évidence la dualité première de la personne humaine : la nature du lien entre l’existence éphémère  du corps et le principe même de la survie, dans l’univers, en fonction d’une transformation

Il questionne le passé, l’origine, l’avenir, la société.  Il soulève une question de sens : « qui suis-je dans cette société ? »

Ce questionnement dépend de l’histoire propre de chaque être humain (les questions enfantines reflètent la curiosité, les questions adolescentes en arrivent au questionnement, les questions de la quarantaine remettent souvent en cause la démarche personnelle,…), mais également l’histoire sociale.  L’homme est traversé par la question, par ce qui le questionne, par ce qui le met en question.  Kostas Axelos[1] nous rappelle qu’il faut questionner le monde.  Il s’agit de la possibilité de se mettre en recherche d’une réponse satisfaisant la question du devenir.  Il confronte son identitaire en question au social en devenir.  Ce qui provoque un certain émoi.

Il s’agit d’interroger l’histoire et les grandes créations qui la jalonnent afin que peu à peu s’éclaire la visée fondamentale de l’homme : combler son manque, se libérer de tous les asservissements, de tenter au prix d’innombrables erreurs, mais toujours à nouveau, de rendre le monde plus conforme à l’humanité de l’homme. 

Culture et connaissances aident à formuler nombre de questions passionnées adressées au passé, tandis que la pensée pose des significations nouvelles qui, à la lumière du présent, surgissent de ce passé même. 

Le Devenir par rapport à la mort, à Dieu, au social quotidien, à la souffrance, à l’amour.  Ce Devenir implique l’élaboration d’un nouveau savoir existentiel.  La recherche du savoir est liée à une démarche fondamentale de l’homme, celle d’un désir d’éveil, de conscience permettant de se positionner en tant que sujet capable de se libérer des contraintes de la nature.  Mon cheminement passe par là : permettre le désir de l’éveil, l’ouverture au savoir.

La non-reconnaissance sociale de l’être de l’homme est occultée par l’utilisation de l’imaginaire, par l’idéologisation, qui permet de ne pas penser le réel, qui permet d’entrevoir le paradis différemment de ce réel impossible à dire. 

Quelles réponses pour comprendre ?

Le questionnement est toujours une rupture, novatrice dans une situation donnée où l’aspect subjectif est important. Une fois que le questionnement est en cours, la parole, elle, peut devenir patrimoine du savoir de l’humanité. Elle devient vraie.  Historiquement, ce questionnement cherche une réponse sociétale dans la transmission de connaissances qui s’opère entre les générations au moment du passage de l’enfance à l’âge adulte qui avec le développement du capitalisme est devenu le passage « adolescent », alors qu’une réponse culturelle est élaborée permettant à chaque civilisation de s’inscrire dans le temps et dans l’espace. 

On peut comprendre certaines hésitations à interpréter les changements, et cela d’autant plus qu’une thèse « marxiste » qui a soulevé le plus d’objections et de critiques est celle selon laquelle les «formes de conscience» dépendent, plus ou moins directement, de cette base «matérielle», que le mode de production de la vie matérielle conditionne  le processus de vie sociale, politique et intellectuelle en général.  Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être; c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience».   C’est la capacité d’investir la question et non de la réponse que viendra l’issue sublimatoire permettant de continuer à investir et à éprouver du plaisir.  Il faut que le déplacement s’opère de la souffrance, du désarroi devant l’abstraction du sens (expérience adolescente) jusqu’au plaisir de créer des signifiants qui ne renvoient pas à un signifié réel, mais s’intègrent dans un système qui met en communication des sujets acceptant les mêmes règles du jeu.

Il s’agit donc de comprendre ce lien, cette articulation entre conditions objectives et subjectives, et de mettre en évidence la conscience  Ce lien émane du processus de questionnement provoqué par les contradictions sociétales du capitalisme. 

Comment répondre à toutes ces questions qui me hantent depuis de nombreuses années, alors que je suis devenu, comme le disait Achille Chavée, un « vieux » peau rouge qui ne marchera jamais en file indienne, que ce soit sur le plan politique, ou dans ma démarche professionnelle.  Il me faut peut-être regarder en arrière.

Aujourd’hui se profile la nécessité de comprendre le choix, des dérapages s’opèrent, des regrets aussi.  Est-ce cela notre destinée ?  Est-ce l’histoire de non-convergences, récupérées par la suite tant bien que mal, pour de toute manière poursuivre dans la non-convergence.  Je pleure de mon inefficacité, et c’est pitoyable.

Mais témoigner de quoi ?  Cette question me reporte au choix, au choix de vie, à la nécessité d’une recherche de qualité, du moins d’une certaine qualité, et cela demande que l’on regarde vers l’avant, que l’on accepte l’aventure de la découverte, de l’envolée vers d’autres horizons que les tracasseries dont je suis témoin passif. 

Il n’y a pas une histoire linéaire de l’individu, mais toujours une reprise, rendue patente dans le métabolisme du transfert, une reprise de ce qui s’est passé et qui va modifier quelque chose.

A chaque fois, la recherche de vérités implique le doute, mais il faut éviter la paralysie de l’action. Il y a comme une confiance qui se construit, non pas une confiance aveuglante en soimais en sa capacité vitale de supporter le désarroi et de poursuivre néanmoins dans l’attente de ce qui pourra finalement se structurer.

Je crois ne pas détenir la vérité.  Cela signifie simplement, que je suis en recherche de réponses par rapport à mon questionnement existentiel et mon questionnement de classe.  Cela implique pour moi une attitude critique, qui a fait que j’ai bien du mal à accepter des discours à base d’assertions, d’affirmations,…

J’avais mis en évidence que ce qui apparaissait ainsi était une question fondamentale, question sous-jacente, posée régulièrement, par les adolescents : – mais, enfin « qui suis-je ? » Question d’ordre identitaire, question d’ipséité comme le théorise Paul Ricœur qu’elle venait de citer lors de la lecture de son texte.

« Qui suis-je » implique de savoir d’où l’on vient, de chercher l’origine, de comprendre ce que l’on fait, de donner sens à l’action de l’homme et, enfin de chercher à savoir où l’on va. Il implique en quelque sorte la reconnaissance du sujet.

Ce que j’ai mis en avant, à ce moment-là, c’est que l’écriture pose historiquement la question de l’aliénation : à quel prix l’homme peut-il être libre et l’assumer socialement.

Comment l’homme peut-il tirer au clair les grands problèmes de la destinée humaine, du sens de la vie, de son identité, de son devenir ? Quant à la réponse, elle implique une critique des connaissances transmises. C’est pourquoi, je parle d’élaboration du savoir.

Elaboration qui s’opère effectivement en situation de tension.  Mais cela pose la question de la parole.

Quelles limites à la parole ?  Limites sociétales, expression de l’aliénation de la parole.  Il ne s’agit pas de reproduire, mais de créer, donner la vie.  Ceci implique la contestation de l’état de fait, l’état de transformation du sujet en objet

Un double mouvement possible :

La parole est récupérée, aliénée socialement. Limites sociétales, expression de l’aliénation de la parole : Bien sûr la parole peut être récupérée, desséchée, c’est la fonction de l’aliénation. Alors que l’objet du capitalisme, c’est la fabrication et la diffusion des objets, leur valorisation, y compris de l’être humain considéré de plus en plus comme un objet du marché. Le sujet en tant qu’humanisé mais aussi divisé par la parole et le langage, c’est ce qui en l’homme vient faire obstacle à la pente naturelle du marché.

L’évacuation du Sujet comme acteur du changement propre au structuralisme peut être interprétée comme le retournement en son contraire de l’individualisme.  Cet individualisme est générateur de perte des repères indispensables à la constitution du lien social, perte corrélative d’anxiété existentielle.  La racine de ce qu’on appelle la crise est bien là.

Névroses, certaines formes particulièrement spectaculaires de perversion, la psychotisation d’un nombre croissant de nos contemporains, en sont les effets et non la cause.

Souvent,  le texte est suspect aux yeux du pouvoir et c’est pourquoi le pouvoir, dès l’instant où il se réclame d’une idéologie totalitaire, en vient à interdire de séjour de l’écrit dans l’espace même de sa cité. Ce qui peut expliquer peut être les diverses censures qui empêchent la prise de parole.

Le lien initial est fragilisé. Le sujet est divisé, confronté à la prise en charge de la négation primordiale, déterminant le futur de sa structure psychique.

Lorsque le lien initial est fragilisé, et active les difficultés d’expressions liées aux structures psychiques : névrose, perversion, psychose entraînant une limite de la parole.

Désir refoulé par le manque de reconnaissance de l’autre, faisant que le processus identitaire ne peut s’accomplir correctement.

Le jeu entre le moi idéal et l’idéal du moi ne peut se passer, et il ne peut laisser entrevoir le désir et l’expression fantasmatique de celui-ci.

La démarche fantasmatique ne peut s’opérer. L’adolescent ne peut construire un nouveau mode symbolique, il n’y a pas de nouvelle inscription


  1. [1] AXELOS, K.  (2001).   Ce questionnement.  Paris.  Editions de Minuit.   C365

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