Après Nietzsche qui a décrété la fin de Dieu, après Freud qui remet en cause l’homme raisonnable, après Marx qui pointe l’inégalité de la société, et avec la Shoa, qui confirme l’irrationalité à l’œuvre, les valeurs de l’Etat démocratique volent en éclat.
Quelle image de l’homme ? La postmodernité ouvre une période de liquidation des valeurs justifiant la réification de l’homme marchandisé. L’âge moderne était hanté par la production et la révolution, l’âge postmoderne l’est par l’information et l’expression. Société d’hyper médiatisation, de surinformation.
Mais il en va ici comme pour les graffiti sur les murs de l’école : plus ça s’exprime, plus il n’y a rien à dire, plus la subjectivité est sollicitée, plus l’effet est anonyme et vide. Paradoxe renforcé encore du fait que personne au fond n’est intéressé par cette profusion d’expression.
Dans l’évolution mentale de ce siècle, il existe une crise profonde, une rupture : la Shoah. Elle est le signe le plus marquant de la modification vis à vis de la modernité. Avec cet événement la rationalité occidentale se trouve en échec. Cet effondrement de la civilisation occidentale est vécu et décrit comme une rupture dans le cours de l’histoire de l’humanité.
Les massacres des deux guerres mondiales illustrent cette « folie » de l’homme.

Ces massacres de deux guerres mondiales ne pouvaient continuer à se revendiquer de la rationalité d’un système qui manifestement avait des ratés. La « rationalité » des chambres à gaz et leurs justifications « scientifiques » marquait clairement la fin d’un paradigme et la nécessité de trouver un autre terrain de discussion. La demeure de l’humanisme classique, le rêve du règne de la raison sur lequel se fondait la société occidentale se sont effondrés.
C’est au cœur de l’Europe que s’est révélé le degré ultime de barbarie jamais atteint par un gouvernement. Après Auschwitz, il n’est plus possible de penser la politique, l’art, la science et la philosophie comme auparavant. Auschwitz est cet événement total qui ouvre une blessure qui ne cicatrisera jamais, en cela je marque mon accord avec la réflexion d’Adorno. L’ouvrage La dialectique de la Raison (1947) écrit avec M. Horkheimer, constitue un premier pas important sur le parcours théorique d’Adorno, cherchant à répondre à la question de savoir comment la prétention rationaliste d’émancipation de l’homme formulée avec enthousiasme par la pensée des Lumières a pu aboutir à l’horreur de l’Holocauste.
C’est ce que fait remarquer André Lévy[1] : « …une guerre mondiale qui a signifié la fin d’une époque et d’une civilisation, et qui a introduit une ère nouvelle pleine d’incertitudes et de dangers de toutes sortes, provoquant la dégradation des formations sociales apparemment les plus solidement établies. Ce même siècle, qui a également vu l’entrée dans l’histoire de cultures et de civilisations longtemps immobiles, a aussi été le théâtre de l’émergence, puis du rapide effondrement, d’espérances messianiques quant à l’avènement d’une société universelle, fraternelle et pacifiée, et aussi du déclenchement quasi concomitant de forces conduisant à l’avilissement de l’homme par l’homme, à une échelle jusqu’alors inconnue. L’homme n’a peut-être jamais été confronté à ce point aux conséquences de son pouvoir sur la Nature, sur ses semblables, et sur son propre devenir, à travers les institutions qu’il crée lui-même. »
Adorno , à ce sujet, revient sur la fin de la métaphysique et aborde le problème sous l’angle de la critique de la raison instrumentale. Les nazis ont utilisé la raison et ont organisé la mise à mort des humains comme une technique industrielle. De ce fait la raison était atteinte puisque c’était un aboutissement aberrant du projet de Descartes qui souhaitait que l’humain, avec l’aide de la raison, devienne « comme maître et possesseur de la nature ».
C’est cela qui amène Hannah Arendt à se poser la question du sens de la politique après Auschwitz, Hiroshima et les goulags de Staline, à assumer la crise de la modernité, la crise de notre culture, le problème de la banalité du mal. Le fascisme et le stalinisme ont en commun d’avoir créé une société totalitaire.
Cet ensemble de crises produit un effet de déstabilisation générale de la rationalité antérieure.
À la fin des années soixante du vingtième siècle, dans les sciences humaines « la mort de l’homme » est une notion de combat, elle sert à qualifier des démarches différentes où le structuralisme est très présent : Foucault, Barthes, Levi-Strauss, Lacan, etc. La mort de l’homme est une sorte d’écho à la mort de Dieu. Cette affirmation est une critique de l’homme comme entité autonome, caractérisée par la conscience, la volonté et la liberté.
Et comme nous le rappelle C. Clément[2] :
« Il fut prouvé dès 1945 que des hommes peuvent réduire leurs semblables à l’état de « pièces », nom réservé aux cadavres de juifs à la sortie de la chambre à gaz, à seule fin d’en calculer le nombre pour l’enfournement. La Shoah n’ayant pas suffi, l’humanité ajouta, pour faire bonne mesure, le Goulag en Russie, la grande révolution culturelle en Chine, le régime des Khmers rouges au Cambodge, les exterminations entre Hutus et Tutsis au Rwanda et au Burundi. Dans tous les cas de figure, ces tueries systématisées trouvèrent leurs impulsions chez des intellectuels de haut niveau, ce qui montre d’angoissante façon les limites d’une éducation purement universitaire ».
De ce fait la raison était atteinte puisque c’était un aboutissement aberrant du projet de Descartes qui souhaitait que l’humain, avec l’aide de la raison, devienne « comme maître et possesseur de la nature ». C’est cela qui amène Hannah Arendt à se poser la question du sens de la politique après Auschwitz, Hiroshima et les goulags de Staline, à assumer la crise de la modernité, la crise de notre culture, le problème de la banalité du mal. Le fascisme et le stalinisme ont en commun d’avoir créé une société totalitaire, mais il existe une différence entre ces deux phénomènes. Comme le dit Catherine Vallée : « Staline trahissait ses idées par ses crimes, Hitler mettait les siennes en pratique. » ([3])
En 1960, Ernst FEDERN, dans les dernières lignes du texte La Psychopathologie du génocide, nous interpelle :
Savoir pourquoi l’Allemagne fut le premier pays à mettre les connaissances scientifiques au service du génocide est un problème qui relève du domaine des historiens; par contre, trouver comment éviter d’élever des enfants pour en faire des auteurs potentiels de génocide est une tâche qui, elle, incombe au travailleur sociale qui s’occupe de la santé mentale. Ne pas confondre ces deux problèmes pourrait bien représenter pour le monde entier une question de survie fondamentale ».
L’homme automate
Des besoins artificiels sont créés : la publicité agit sur les besoins, elle les formule et les fait correspondre aux objets produits et inversement. La massification conduit à des phénomènes complexes de perte d’identité. L’individu est seul dans la foule. Il y a tendance à la normalisation de la pensée en fonction d’une norme sociale abstraite et moyenne, une pression permanente exercée sur les mentalités, les conduites, les personnalités, conduisant à la soumission passive, à la défense de stéréotypes culturels, aux modes. Les sociologues vont théoriser la société de consommation : l’individualisme se renforce dans la société de loisirs, TV, frigos, autos,… « La consommation est un mythe », comme le soulignait Baudrillard, dénonçant celle-ci comme la forme majeure de l’aliénation contemporaine. Il est évident que la consommation présente à la fois une caractéristique fonctionnelle : la satisfaction de besoins, et obéit à une « représentation » du bien-être véhiculé par l’idéologie bourgeoise grâce à la publicité, au design,… L’atomisation de la classe ouvrière se renforce sur le plan idéologique. « Ma voiture, c’est ma liberté » caractérise l’aspiration fantasmée à une liberté individuelle.
[1] LEVY, A. (1997). Sciences cliniques et organisations sociales. Paris. PUF (Psychologie sociale).
[2] CLEMENT, C. (2001). Les révolutions de l’inconscient. Paris. Ed EdLM.
[3] Vallée, C. (1999). Hannah Arendt, Socrate et la question du totalitarisme. Paris. Éditions Ellipses. Collection Polis.
