Edition spéciale! Assassinat de Jean Jaurès
« Je n’oublierai jamais le retentissement de cette clameur en moi.
La marée montante de cette rumeur dans Belleville. Chaque fois que s’élevait la vague, toute ma poitrine bondissait, tout mon cœur battait et je sentais partout un fourmillement d’aiguilles. La déclaration de guerre, postérieure de quelques heures, suscita en moi une émotion d’intensité incomparablement moins forte que l’assassinat de Jean Jaurès.
Je n’avais pas pour Jaurès le culte des militants socialistes Jaurès avait imprimé souvent au Parti Socialiste et à l’Internationale une direction opportuniste. Mais ce
bourgeois socialisant était peut-être le seul homme véritablement honnête et le seul député français de valeur, possédant une connaissance ‘profonde de l’histoire contemporaine et capable de tirer par avance les conséquences d’un fait politique, social ou .diplomatique.
La voix de Jaurès était celle de la fraternité, de la Justice; au marxisme dont il n’était pas un adhérent résolu, exclusif, mais où il puisait le meilleur et le plus solide de son argumentation, il ajoutait quelque chose de cet idéal un peu vague et humanitaire de 1848. Mais Jaurès voyait bouger les tentacules de l’impérialisme. Sans s’inquiéter de l’exaspération produite chez les représentants de l’état-major, de la finance et de la diplomatie qui le faisaient souiller chaque jour, il dénonçait les menées impérialistes, les louches tractations, les traités secrets, les alliances contre nature et dirigées contre la paix des peuples. Jaurès était le champion de la liberté, .de la fraternité, de la réalisation des principes des Droits de l’Homme plus qu’un révolutionnaire.
Devant un parti opportuniste, désemparé, prêt à la trahison, le gouvernement fit preuve d’une grande adresse.
Il enleva le corps de Jaurès. Sur les murs de Paris il fit afficher une proclamation officielle dans laquelle était déplorée la mort du grand tribun auquel il fit faire à ses frais des funérailles officielles. Ceux qui, chaque jour, avaient dénoncé l’agent de l’Allemagne, affirmant non pas une, mais deux fois, que c’est le devoir de tout
gouvernement soucieux de ses responsabilités de flanquer dix balles dans la peau de Jaurès, le jour de la mobilisation, célébrèrent le grand Français 1’Ironie de l’histoire : l’avenue d’Allemagne devint avenue Jean-Jaurès.
Personne n’osa rappeler ce que, quinze jours à peine avant son assassinat, le 17 juillet 1914, Maurice de Waleffe avait écrit :
« Oui, voilà comment les choses se passeront,. grâce à l’excellente intervention du tribun rouge. Mais alors, dites-moi, à la veille d’une guerre, le général qui
commanderait à quatre hommes et un caporal de coller au mur le citoyen Jaurès et de lui mettre à bout portant le plomb qui lui manque dans la cervelle, pense-t-on que ce général n’aurait pas fait son plus élémentaire devoir’ Si 1 Et je l’y aiderais. ))
Sur le cadavre fumant de Jaurès naquit l’union sacrée :
Barrès, le propagateur de l’idée de revanche et l’antimilitariste Jouhaux, secrétaire de la C.G.T., se donnèrent l’accolade et s’écrièrent; jusqu’au bout!
L’Humanité, organe officiel du Parti Socialiste (section française de l’Internationale), et la Bataille syndicaliste, organe officiel de la C.G.T., se confondirent avec l’Action française, journal des camelots du Roy, et l’Écho de Paris, journal de l’état-major.
Gustave Hervé » l’antimilitariste, relevait le drapeau tricolore du fumier où il l’avait fait choir et y jetait le drapeau rouge.
Bientôt la Guerre Sociale allait se transformer en Victoire.
Henri GUILBEAUX : « du Kremlin au cherche-midi »
