ORWELL

GEORGE ORWELL

Mais qui a vraiment lu les livres d’Orwell, sauf        « 1984 » et la « Ferme des animaux » ?

Que sait-on de celui qui fut la « conscience glaciale d’une génération ».   On traduit Cyril Connoly, Evelyn Waugh, Ronald Firbank.  Mais pour l’auteur de « Tragédie Birmane», cela coince un peu.

Politiquement, Orwell est difficile à classer, mais faut-il le situer sur le plan littéraire ? Socialiste, anarchiste, trotskiste ?  Une chose est sûre, il dérange, ayant accordé sa vie et son œuvre le credo qu’il résumait dans le « Quai de Wigan » :  » Descendre parmi les opprimés, être l’un d’eux et de leur coté contre les tyrans ».

Les sinistres quartiers de l’East End, un hôtel près de Mouffetard, peuplé d’excentriques, d’immigrés, de laissés-pour-compte, voilà ce qu’il décrit dans « La vache enragée » (Dans la dèche à Paris et à Londres) préfacé par Panait Istrati, saluant le naturel et la puissance d’un nouveau Gorki.

La publication « d’Hommage à la Catalogne » provoque les réactions des staliniens.  Ils l’accusent de trahir la cause des républicains, alors qu’il dénonce les salauds, dévoués à Staline, qui assassinent les combattants du POUM et les travailleurs anarchistes.

Si « L’île du docteur Moreau », de Wells, « Le talon de fer » de London, et « Nous Autres » de Zamiatine, annoncent plus directement 1984, « La ferme des animaux » décortique d’une façon unique et lumineuse les mensonges successifs qui, du déclenchement d’une révolution à la normalisation, cachent la véritable nature des rapports entre dominants et dominés. Elle s’achève sur une des scènes les plus terribles de la littérature moderne qui, par exemple, si on y repense prend un relief extraordinaire : Napoléon, le chef des porcs au pouvoir joue aux cartes avec le chef des fermiers, et dans la bagarre, on ne peut distinguer l’un de l’autre.

Orwell est repris par la propagande officielle pour ses deux romans, réduits à l’antisoviétisme. Après sa mort, la CIA a obtenu l’achat des droits d’adaptation de ses romans, s’arrangeant au passage pour en effacer les aspects anticapitalistes et anarchisants (vacuité du film 1984 de Radford avec John Hurt…) – son anticapitalisme étant vu comme obsolète.

Mais tout cela n’explique pas les raisons de l’occultation de ses écrits théoriques, pourtant, on pourrait le considérer comme l’un des plus grands penseurs politiques du 20ème siècle.

Dès la fin des années 30, Orwell a saisi la nature exacte de l’oppression totalitaire. Et, au grand dam de la bien-pensance, cette « nature » dépasse les avatars soviétique et nazi.

Orwell se voit donc calomnié par la gauche, même encore aujourd’hui, qui n’hésite pas – quelle surprise – à désinformer en inventant des contre-vérités, en conformité aux « mœurs du néojournalisme européen ». Calomnies répétitives pour bien laver le cerveau de l’idiot moderne lecteur des organes de la Gauche officielle, car le crime orwellien est impardonnable : défenseur de la liberté individuelle certes, mais critique et de l’Etat, et du capitalisme, en rupture avec la philosophie des Lumières autant qu’avec le messianisme du Marché auto-régulé (« l’ordre spontané » du Marché, comme disent les libéraux). Au fond, avec Orwell, nous avons l’embryon d’une critique globale de l’économie politique apparue dans la modernité étatique, et c’est bien cela qu’on ne lui pardonne ni à « gauche », ni à « droite ».

L’intérêt philosophique des écrits politiques d’Orwell est pourtant profond. Il tient notamment à sa rupture d’avec le dogmatisme et les jeux de pouvoir, et donc avec leur paradigme privilégié, la démocratie représentative contemporaine du politicard carriériste, dont la volonté de puissance fonde secrètement, pas seule mais en grande partie, l’impossibilité présente d’établir une société décente. Cet amour du pouvoir est motivé par l’immaturité, l’égotisme et, si on va au fond des choses, l’incapacité à penser correctement le rapport à l’autre ; le mal veut que les représentants de ces pathologies s’orientent naturellement vers les positions dominantes de la société. De cette analyse, bien sûr, découle le socialisme anarchisant d’Orwell, aussi éloigné des doctrines prédigérées du communisme « réel » que de la soumission au Divin Marché.

Bref, récapitulons ce que nous enseigne la pensée orwellienne,

– le Progrès est un mythe, une foi dont les postulats n’ont aucune base réelle mais reposent sur l’amoralité des élites les énonçant. Comme tout dogme, il est totalitaire par essence car ne souffre aucune contestation sérieuse sans aussitôt se montrer répressif ;

– le Progressiste est un croyant, messianiste suprématiste et amoral, mais aussi infantile, qui a peur de devenir adulte ; il est atteint d’une pathologie du lien et d’une peur adolescente du sentiment. L’humanisme des Lumières dont il se réclame est macabre et machiniste. En ce sens, le Progressiste est inhumain ;

– seul un Socialisme digne de ce nom, celui des humbles, des travailleurs, de ceux qui restent ancrés dans le réel, est viable. Non parce que le travailleur est à déifier, loin de là, mais parce qu’il conserve des valeurs comme le don agoniste, l’entraide, les fondements qui permettent à toute société humaine d’exister en tant qu’entité collective ;

– être Socialiste c’est être réactionnaire, refuser la tabula rasa et ses arguments fallacieux. En prenant conscience de cela, et à toutes fins utiles quand nous savons que l’opposition entre les partis au pouvoir est une fausse opposition, il nous appartient de voir en quoi l’opposition entre le nationalisme et le socialisme est aussi une opposition fabriquée par le pouvoir pour faire apparaître antagonistes des tendances en réalité proches et complémentaires, qui devraient faire œuvre commune.

Mais c’est quoi ce socialisme de Orwell ?

Un socialisme nécessairement en rupture avec l’idéologie du Progrès, donc. La question que privilégie Orwell est : « ceci me rend-il plus ou moins humain ? ». Orwell cerne ce dont l’homme a besoin : « l’homme a besoin de chaleur, de vie sociale, de confort et de sécurité : il a aussi besoin de solitude, de travail créatif et de sens du merveilleux ».

Il critique d’instinct la mécanisation progressive de la vie, critique qui permit l’union, en Angleterre dans les années 1830, des tories et des premiers ouvriers chartistes (socialistes radicaux), contre le nouvel ordre industriel et marchand.  Les Réactionnaires sont donc les vrais fondateurs du Socialisme, voilà ce que rappelle Orwell.

Le progressisme issu de cette idéologie non sue est, un processus sans sujet, dont la logique interne est infaillible. De fait, tout appel à une certaine moralité, une common decency (« civilité quotidienne des travailleurs et des humbles »), est raillée. Ce n’est pas, voyez-vous, assez « scientifique ».

Mais attardons-nous sur le socialisme d’Orwell, et plus généralement sur le socialisme ouvrier.

En rupture avec les idéologies dominantes, le socialisme ouvrier et populaire est hybride, transversal, contrairement aux faux clivages créés pour défendre l’ordre établi.  

Renouer, alors, avec les travailleurs socialistes du 19ème siècle et leurs valeurs : solidarité, sentiment d’entraide, esprit du don, « colère généreuse », « sens de la morale », « intelligence libre », et au contraire refuser l’égoïsme et l’amoralité des sociétés marchandes et industrielles, rompre avec la Philosophie moderne (Helvétius, Beccaria, Bentham) et son axiomatique de l’intérêt égoïste et rationnel.

Rompre, encore, avec la propagande publicitaire et l’industrie du divertissement, machines servant à faire intérioriser l’imaginaire moderne.

Enfin, face aux évolutions récentes, la critique orwellienne du Progrès reste actuelle. Le dogme officiel préconise la croissance infinie des forces productives dans un monde écologiquement fini ; en outre, la logique de classe est gardée juridiquement invisible, ce qui permet aux privilèges de subsister, malgré la destruction de l’Ancien Régime ; la pathologie des classes dirigeantes est double : volonté de puissance et désir d’accumuler des richesses ; la logique marchande abolit la distinction entre valeur d’usage et valeur d’échange ; et le monde de la consommation est « devenu entre-temps culture et manière de vivre à part entière. » Désormais, c’est « la consommation elle-même qui est la marchandise achetée. »  Dans un tel contexte, la critique orwellienne est, plus que jamais, salvatrice.

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