ECRITURE

Comment appréhender l’écriture ?

De la parole à l’écriture

Selon le contexte où il est utilisé, le mot écriture revêt des significations différentes : le mot écriture est ambigu : tantôt il désigne l’acte matériel, le geste physique, corporel, de la scription, dont l’écriture n’est que le produit substantiel, tantôt il renvoie à un complexe inextricable de valeurs esthétiques, linguistiques, sociales, psychologiques, métaphysiques.

Il peut désigner un ensemble de signes matériels, traces ou dessins enchaînés sur une surface homogène, autrement dit un système de graphèmes (qui revêt plusieurs formes ou types : phonétique idéographique, pictographique, ..).  

Une des plus grandes révolutions technologiques de l’histoire de l’humanité, c’est l’écriture.  Une deuxième immense révolution technologique dans les sciences du langage, c’est le processus de grammatisation des langues populaires orales.  Les grammaires sont des outils car elles ont profondément changé les espaces humains de communication.

Les grammaires sont nées pour des pratiques philologiques qui ont peu à peu décrit les langues du monde entier. 

L ‘écriture est transcription de la parole[1] : c’est ce que nous croyons depuis Aristote, c’est la conclusion de Saussurre : avant de savoir lire, on a appris à parler.  Pourtant, les systèmes d’écriture ne parviennent à capter qu’une partie de ce qui est dit.  En outre, les langues orales ne sont pas, comme le croyaient les anciens grammairiens, des attributs populaires, libres et dépourvus de règle.  L’écriture dépend fondamentalement de la parole. On peut rejeter l’affirmation des anciens linguistes, selon laquelle « l’écriture n’est pas un langage, mais simplement l’enregistrement d’un langage » : elle ne tient plus. Mais on ne peut plus non plus s’en tenir à la manière dont on a classé les peuples, en primitifs et modernes, de tradition orale ou écrite, concrets ou abstraits, ou accordant plus d’importance à l’œil qu’à l’oreille.

Le système alphabétique d’écriture est supérieur techniquement.  Or, il s’agit de considérer l’évolution de l’alphabet de la même manière : un progrès dans la mise au point de moyens de plus en plus précis pour représenter des sons, une phonologie du langage.  Mais, les Japonais, qui ne pratiquent pas un système alphabétique, obtiennent régulièrement de meilleurs résultats que les élèves occidentaux dans les tests de lecture.

Il peut désigner aussi  les caractéristiques physiques et matérielles des traces proprement dites, la calligraphie.  C’est le sens du terme « écriture » dans des expressions comme « écriture droite/penchée, écriture lisible/illisible, écriture alphabétique/cunéiforme… ».

La norme

L’écrit est le lieu de la norme, de la règle, de l’existence « morale » de la langue. Tout manquement à l’ordre établi, à n’importe quel niveau de son fonctionnement, graphique, orthographique, syntaxique, est considéré comme une faute au plein sens du terme et une atteinte au patrimoine culturel. Elément angoissant de surplus. L’écrit est exposé au jugement social.  Pour cela la langue se dote de fermes conventions lexicales et grammaticales afin de permettre la juste transmission de la pensée.

L’écrit, mais aussi l’oral, renvoient à des normes plus ou moins explicites. L’existence de cette norme se manifeste par le recours à un lexique et à une syntaxe différents de ceux utilisés à l’oral, mais aussi par le fait que les utilisateurs en ont une représentation sociale plus ou moins exacte.

Le professeur Biarnes[2] estime que « Ce qui fonde l’humain, c’est le discours qui institutionnalise la règle.  Dès le moment où ce discours oral a laissé des traces, l’homme s’est situé dans la nature comme porteur d’écriture quelle que soit la forme qu’ait pu prendre celle-ci ».  Il met ainsi en évidence que chacun doit se construire un rapport à la lettre et donc se construit identitairement parlant, en partie, dans et par ce rapport.  Pour Biarnes cette utilisation de la lettre est à comprendre à deux niveaux.  Le premier serait celui dont tout le monde parle, parce qu’il est visible et mesurable, celui des capacités instrumentales à comprendre la pensée de l’autre et à exprimer la sienne à travers l’écrit.  Biarnes  parle d’une « fonctionnalité primaire » qui se distingue d’une « fonctionnalité secondaire » qui détermine la signification symbolique inconsciente que chacun donne, en fonction de sa propre histoire à la « fonctionnalité primaire ».

Ainsi, pour Biarnes l’écrit donne forme au monde.  C’est par l’écrit que nos sociétés expliquent le monde.  Mais, combien de jeunes aujourd’hui sont confrontés au « silence du monde », en reprenant cette formule chère à Albert Camus ?  Il s’agit d’un passage.   Du passage d’écriture, inscription de la question identitaire vers l’écrire d’ipséité qui ouvre à la parole du sujet.  Il semblerait alors que l’écriture adolescente cesse d’avoir une raison d’être.

L’écriture se termine avec le processus de deuil et l’élaboration d’une réponse.

Aux prises avec la violence du monde et la violence des pulsions, l’homme s’en protège en l’irréalisant par l’écriture.  Il s’agit d’une protection contre le trauma de la sexualité adulte.

Mais peut-on en déduire que le recours à l’écriture constitue en lui-même un traitement possible de l’angoisse ?  Il est évident que la symbolisation par le mouvement même de l’écriture ne peut suffire.  Les limites d’une thérapie par l’écriture apparaissent ainsi.

Comment prendre cela en compte si ce n’est au travers des apports théoriques de la psychanalyse[3] ?  Intervalle entre parole et écrit, intervalle entre tradition orale et tradition écrite.  Ligne du temps où se situe l’acte originel, ses falsifications, déformations, initiale, mythiques.  Apparaît ainsi un fil construisant l’histoire au travers de son inscription.

Évolution historique

Une période historique où l’écriture de l’homme tente de répondre à la question de l’origine de l’homme.  Ce sont les récits des origines, les récits mythiques, les récits fondateurs.  Les premières inscriptions témoignent du passé de l’homme, de l’emprise des dieux, ou de dieu.  Mais il fallait bien un dieu pour aider les hommes dans cette découverte capitale. Un dieu et même plusieurs dieux ou personnages divins, qui vont apporter aux humains la révélation des signes qui rendront sa pensée intelligible et transmissible.

Dans un premier temps :

L’écriture est utilisée à transcrire les grands récits qui répondent aux questions existentielles.  La pensée de Socrate est retranscrite.

Avec le Moyen âge, le livre sert de référence, alors que les questions sont éliminées par l’inquisition.  Théâtre, poésie restent essentiellement du ressort de l’oralité.  La chanson de geste cautionne la place du pouvoir laïc. L’imprimerie permet la diffusion du livre et l’ouverture aux questionnements différents.

A la fin du Moyen Age, on voit apparaître dans les romans de chevalerie une évolution au travers de la quête, où l’objectif poursuivi est la reconnaissance de l’homme et la prise de conscience que la réponse se trouve ici bas : la quête du Graal. L’époque chrétienne, jusqu’au XVIIIème  siècle, avait une vue théologique du langage en interrogeant tout le problème de son origine, ou à la rigueur les règles universelle de sa logique. 

La modernité :

Les autobiographies du XVIème, telles que celles de Marguerite de Valois ou d’Agrippa d’Aubigné, sont encore des « mémoires », où l’emporte la relation des actions.  Et comme Saint Augustin, Agrippa d’Aubigné ne peut parler de ses péchés qu’au regard d’une vie dévouée à la cause de Dieu.

Avec la croissance de la modernité industrielle, la construction identitaire s’est fragilisée à l’adolescence : recherche nihiliste parfois, romantique souvent d’une réponse au questionnement adolescent. 

L’écriture va se développer au travers de la littérature qui transporte la réponse de manière romancée.  Les divers héros romantiques vont s’efforcer de répondre au questionnement identitaire.  Des romans d’initiation sont publiés.

Au XVIIIème siècle, la littérature développe une écriture où se pose la question de la rationalité de l’homme, de la science comme réponse au devenir de l’homme. 

On voit apparaître des récits de formation, d’éducation, des réflexions sur le devenir rationnel de l’homme.  Avec Les Rêveries de Rousseau un genre nouveau apparaît.  Si le moi de Montaigne est déjà là, le moi de Rousseau s’accomplit dans la tentative même de le capter.  Certes « Les Rêveries » sont encore largement narratives et descriptives, mais le ton est nouveau, et Rousseau en assume la responsabilité ;  il est seul avec lui-même, et cette solitude lui donne une dimension tragique.  Il y a aussi le roman éducatif du renoncement conscient qui n’est ni résignation ni désespoir : le modèle est « Wilhelm Meister » de Goethe.  Il s’agit souvent de la description d’une quête, d’une recherche, d’un idéal à retrouver pour pouvoir rejoindre le monde adulte, qu’on retrouve par exemple dans  « Les souffrances du jeune Werther » de Goethe, « La princesse de Clèves ». Rimbaud, Baudelaire illustrent l’initiation aux substances psychotropes.  « Les souffrances du jeune Werter de Goethe, Le princesse de Clèves, Rimbaud, Baudelaire qui illustre l’initiation de substances psychotropes.  L’école des femmes de Molière, l’Emile de Rousseau. 

Le Romantisme.

Avec le romantisme, la mélancolie est non seulement le signe distinctif de l’artiste, le « furor melancholicus » se substituant au « furor divinus », mais elle désigne (ou représente) une façon choisie d’être au monde, plus qu’une organisation physiologique. Rivarol appelle dans son Dictionnaire (1828) le rapport, étymologique, de la mélancolie et de la bile noire, et complète sa notice par une notation déjà en partie positive : « Amour de la rêverie, de la solitude ; chagrin sans cause ; tristesse habituelle ». La mélancolie n’est plus une maladie subie, mais élue.

La tristesse de ne pouvoir faire de l’action la sœur du rêve, ce dont Chateaubriand, Vigny, Musset, Hugo ont souffert différemment dans la nostalgie de « l’épopée impériale », les écrivains la revendiquent comme une façon de concevoir l’existence. La mélancolie est une réponse, digne, à leur exil social. Lamartine, avec la naïveté émouvante de l’être simple, se demande pourquoi son « âme est triste », dans le poème 9 du livre III des Harmonies poétiques et religieuses ; il énumère les questions qui justifient, à l’époque, la complaisance à la mélancolie : « Et qu’est-ce que la terre ? (…) Et qu’est-ce que la vie ? (…) Et qu’est-ce que la gloire ? (…) Et qu’est-ce que l’amour ? ».
Bien sûr, chaque réponse proposée est dépréciative : la terre est une prison flottante ; la vie, un court étonnement ; la gloire, « une dérision de notre vanité » » ; l’amour serait tout, « s’il ne devait finir ». Cette suite interrogative n’est pas seulement rhétorique : l’existence est vécue comme une question sans réponse acceptable. Le ciel est obscur, et le soleil noir depuis que Jean-Paul Richter, en Songe, l’a vu tel.

Le romantisme allemand a donné à cet espoir de voir le mot se soumettre à l’idéal mélodique son expression la plus intense.

Marqueurs de spleen

On peut se référer, avec spleen aux conceptions romantiques de l’ennui, la douleur, le mal de vivre : avec le romantisme, la mélancolie devient pour les écrivains une façon d’être au monde. Une réponse, digne, à leur exil social.

Quel que soit le terme utilisé, celui de mélancolie, celui de mal du siècle, de vague à l’âme ou de vague des passions, de spleen ou de nausée, pour indiquer une certaine désaffection de l’homme à l’égard d’un dur désir de durer, on peut relever des constantes dans les différentes descriptions, complaisantes, de ces états.  Pour l’heure, ce dont le manque est ressenti, c’est le nom complet de Dieu ; cette non connaissance le rend absent du monde sans que cependant on puisse prendre son parti de cette absence ;

Le mot spleen était connu du XVIIIe siècle, assez nouveau cependant pour que Diderot joue à le définir.  Mais, c’est à Baudelaire que nous devons sa popularisation : nous disons facilement le spleen baudelairien

« Il ferait volontiers de la terre un débris Et dans un bâillement avalerait le monde :

C’est l’ennui ! »

Charles Baudelaire, Spleen

Issu du mot grec qui désignait la rate, il situait un dérèglement organique, et c’est en ce sens que la médecine des humeurs l’employait .

L’expression littéraire de ce mal datait pour le moins de Sénèque, qui savait que l’amertume du cœur peut conduire au suicide et qu’elle résiste même au voyage puisque dans sa fuite on n’emporte jamais que soi : Tecum fugis.

Pascal avait donné de l’ennui l’image, presque l’allégorie, d’une puissance autonome et venimeuse :  » (…) l’ennui, de son autorité privée, ne laisserait pas de sortir du fond du cœur où il a des racines naturelles et de remplir l’esprit de son venin. « 

Mais l’ennui n’était pas alors un sentiment coupable. Il apportait avec lui la noblesse des âmes que le malheur sélectionne. Et peut-être venait-il du Ciel ?

Tout au long du 19ème siècle le mot reste accompagné du qualificatif qui rappelle sa provenance et sa singularité. Dans les journaux comme dans les poèmes, on disait couramment : le spleen anglais.  Le mot apportait avec lui le climat que l’on prête à ce pays : de la neige, de la pluie, de la boue, un brouillard chargé de charbon et qui colle à la peau. Il retrouvait ainsi une connotation organique en accord avec son étymologie oubliée.

La fonction de l’écriture

Une approche différente : ce que permet l’écriture

Par l’écriture, on passe du pur pâtir de la détresse à une amorce de maîtrise, à une mise à distance qui va permettre plus tard de relativiser cette détresse. 

L’écriture, c’est aussi une violence retenue qui se limite à l’écorchure, au grattage, à la petite incision, tentative pour s’arracher, se mettre au monde.  Elle permet de faire trace, avec le graffitage, le griffonnage.

 « Rien en moi ne forme un tout à moins que je n’écrive, Virginia Woolf.  Journal.

Il s’agit de pouvoir s’exister soi-même à défaut de l’avoir été originellement par la parole de l’autre.  Ce retournement du sujet sur lui-même s’opère par le clivage narcissique, l’auto déchirure.

Elle permet l’adresse.  Ainsi à la formule rimbaldienne « Je « est » un autre » qui atteste d’une perception de l’altérité externe et sa reconnaissance, répond Nerval par « Je suis l’autre » qui signe, dans la disjonction de l’autre et du même, l’entrée dans l’aliénation. 

Écrire c’est ainsi permettre de faire, à travers des traces les chemins de son histoire.

Ce qui était informe a pris forme, ce qui était sans ordre temporel s’est structuré entre un avant et après.  Des associations sont apparues, des détails oubliés sont retrouvés, des liens se tissent.

Les événements discontinus prennent place dans un « tableau ». Ce qui semblait n’avoir ni commencement ni fin se délimite. Ce qui était détail prend son importance, une association enchaîne un souvenir, du sens émerge du brut d’une expérience.

Mais peut-on en déduire que le recours à l’écriture constitue en lui-même un traitement possible de l’angoisse ?  Il est évident que la symbolisation par le mouvement même de l’écriture ne peut suffire.  Les limites d’une thérapie par l’écriture apparaissent ainsi.

En effet, en écrivant, on se scinde en deux, on se sépare d’une partie de soi-même, pour se soigner.  La main qui écrit est une mère pour la partie restée en souffrance.  Effort d’auto symbolisation qui témoigne d’un adulte répondant au départ de l’histoire se fait au départ de la violence subie par le support papier ou la violence des mots.

S’arracher à la confusion en créant ainsi du non moi et un premier interlocuteur ne peut se réaliser que si cela renvoie à une personne réelle qui vient en soutenir et reconnaître le mouvement de dégorgement.  Cette adresse permet ainsi la confrontation entre cette question identitaire, et la question de connaissances du monde.

Faire le deuil

RIMBAUD illustre parfaitement ce mouvement d’écriture où il s’efforce de faire le deuil au travers de ses poésies « Le bateau ivre », « Les Illuminations », pour choisir de vivre sa « Saison en enfer » et d’arrêter l’écriture, en assumant le départ vers l’Afrique.Il s’agit là d’une inscription de l’entre-deux permettant à l’adolescent de dépasser l’obsolescence de sa langue d’enfant pour aborder, par la symbolisation à l’œuvre dans l’écriture nouvelle, une parole de sujet autre.

Tout roman raconte en quelque sorte une question d’éducation, de passage de l’enfance à l’âge adulte.  D’Homère à Kafka, de Chrétien de Troyes à Proust, avec « David Copperfield », « Oliver Twist », « Les Misérables », « Le Petit Chose », « Sans famille », « L’Enfant », « Poil de Carotte », « Mort à crédit », ces romans mettent en évidence la transformation, la modification identitaire, l’éducation.  Le roman raconte toujours un itinéraire.


[1] Olson D. R. (1998).  L’univers de l’écrit.  Paris. RETZ.

[2] BIARNES, J(2000).  Place de l’oral et de l’écrit dans le processus d’insertion : éducation formelle, éducation informelle.  In : LECLERCQ, V. (200).  Maîtrise de l’écrit : quels enjeux et quelles réponses aujourd’hui ?  Paris.  Editions L’HARMATTAN.

[3] Moll, J. (1999).  La pédagogie psychanalytique.  Paris.  Editions Dunod.  (p 158)

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