Susan Weissman
Auteure de la biographie « Dissident dans la révolution. Victor Serge, une biographie politique ».
Serge renvoie à l’expression concrète et poétique d’une époque. Il était aux côtés des révolutionnaires marxistes qui ont refusé de se rallier à la contre-révolution stalinienne et qui ont lutté afin que leurs idées échappent aux tentatives exterminatrices de Staline. C’est ce qui rend son travail si puissant. On a appelé Serge le poète, le barde, le journaliste et l’historien de l’Opposition de gauche1. Il était également sa conscience. À l’instar de ses camarades de l’Opposition, Serge a été mis en marge de l’Histoire parce qu’il rejetait, d’un même élan, le capitalisme et le stalinisme. Sa contribution continue, aujourd’hui encore, de nous séduire puisqu’il n’a jamais compromis son engagement — celui de créer une société qui défend la liberté humaine, renforce la dignité humaine et améliore la condition humaine. Serge a vécu dans la tourmente de la première moitié du XXe siècle mais ses idées demeurent pertinentes pour les débats contemporains qui agitent notre mode post-soviétique et post-Guerre froide.
D’aucuns se demandent sans doute comment le travail de ce révolutionnaire pourrait être de quelque utilité à notre époque. Le XXe siècle a tiré sa révérence, emportant avec lui l’URSS effondrée ; les colossales batailles idéologiques qu’elle suscitait ont disparu par la même occasion. De quelles façons, dès lors, les idées et les luttes portées par Serge, que l’on a pu dire dépassées, pourraient-elles résonner à nouveau ? Comment Serge pourrait-il être un homme de notre temps ? Avec la disparition du stalinisme, les vainqueurs de la Guerre froide ont eu le loisir de proclamer qu’« il n’y a aucune alternative » à la démocratie capitaliste de type occidental, alors même que les inégalités se creusent et que les nationalistes religieux usent à l’envi de la terreur. Au regard de l’insécurité et de l’incertitude que charrie notre temps, au regard de l’inégalité et de la grotesque réponse réactionnaire, une nouvelle génération a pris la rue pour réclamer un monde meilleur — qui plus est, celle-ci insiste sur le fait que cela est possible. Parmi les nombreux bilans qui ont été effectués du désastre soviétique, sur le terrain politique et intellectuel, la voix et le témoignage de Victor Serge se distinguent par leur probité, leur rigueur et les préoccupations profondément humaines qu’il n’a cessé de porter. Ses œuvres abordent des questions importantes et primordiales, pourtant irrésolues à l’heure qu’il est : la liberté, l’autonomie et la dignité. Serge appartenait à une génération révolutionnaire qui cherchait comment créer une société capable d’atteindre de tels objectifs. Ils échouèrent, mais il passa le restant de sa vie à décrire leur tentative et à analyser leur défaite. Pour cette raison, son travail mérite d’être réédité, analysé, interprété et, surtout, sauvegardé. Nous réapproprier Serge peut nous aider à imaginer — et nous espérons à créer — l’avenir.
