SÉVERINE, LIBERTAIRE ET FÉMINISTE, À L’ENCRE ROUGE
Au moins pour la trilogie [1] L’Enfant, 1879 ; L Bachelier, 1881 ; L’Insurgé,… qu’a laissé l’enthousiaste communard, le nom de Jules Vallès est resté dans les mémoires. Séverine lui est souvent rattachée, à raison, puisqu’elle fut effectivement amie et disciple du fondateur et directeur du Cri du peuple, journal qu’elle dirigera après son décès. Quoique méconnue d’un large public, elle suscite l’intérêt aujourd’hui, il suffit de voir pour s’en convaincre que les publications qui lui ont été consacrées dans les années passées se sont retrouvées vite épuisées. Car c’est une personnalité singulière et très entière, en sus d’une plume des plus alertes, que cette Séverine ! Anarchiste, dreyfusarde, féministe, elle fit preuve d’une belle et difficile indépendance et, à travers les milliers d’articles qu’elle a publiés, prit toujours et résolument le parti des pauvres.
À Bruxelles, le médecin qu’elle consulte a pour ami Jules Vallès, alors en exil, qui attend la loi d’amnistie pour rentrer à Paris. Caroline le rencontre, c’est le « coup de foudre intellectuel et amical ». Vallès a 48 ans, elle en a 25 et ne demande qu’à apprendre, et Vallès est un bon professeur. Il lui transmet l’idée de l’idée et l’idée de l’anarchie, de la révolution.
De retour quelque temps plus tard à Neuilly, où son compagnon se consacre à plein-temps à une carrière scientifique, elle est sollicitée par Vallès qui est rentré à son tour dans son pays et a repris son travail de journaliste combatif. Caroline sera sa relectrice et correctrice. Elle est douée pour cette tâche, mais l’envie lui vient bientôt d’aller plus loin, car elle a des choses à exprimer. À côté de Vallès, la voici qui devient journaliste à son tour.
À la direction du journal, Caroline seconde son maître et ami. Elle rédige des articles qu’elle signe Séverin, Jacqueline ou Renée, enfin… Séverine. Épuisé par une vie de lutte et par la maladie (diabète), Vallès meurt en 1885, à 52 ans. Après quelques remous au sein de l’équipe, Séverine, c’est son nom désormais admis, prend la tête de la rédaction et lui conserve la ligne érigée par son fondateur.
Séverine n’hésite pas à pratiquer un journalisme de terrain, elle s’en va partager le sort des ouvriers sur lesquels elle veut écrire, cherche à comprendre de visu et laisser parler les gens du peuple à travers ses mots. En mai 1887, un incendie détruit l’Opéra-comique et cause de nombreux morts (environ 200 !), Séverine accompagne les pompiers dans les ruines fumantes, en vue de comprendre ce qui s’est passé, mener l’enquête. Elle écrit un réquisitoire sans pitié contre la direction du théâtre qui aurait maintenu trop longtemps les portes closes après le départ du feu. Après un coup de grisou dans le nord, elle se rend sur place, de même qu’en 1892, elle rejoindra les « casseuses de sucre » en grève. Leurs conditions de travail sont telles qu’elles n’ont plus de dents, plus d’ongles, souffrent de tuberculose, et voici qu’on veut réduire leur maigre salaire, pour cause de concurrence. Séverine témoigne pour elles en un reportage qui paraît dans Le Journal, son épilogue est pour le moins grinçant :
« Sur l’indigence de votre maître, pleurez, nymphes de Vaux. Elle en fait pleurer bien d’autres, cette indigence qui rogne les salaires et loge en des palais ; qui fait que tant de jeunes enfants, de vieilles mères épuisées, dépérissent lentement en l’un de nos faubourgs. Si elle ne s’éloigne pas de la gauche libertaire, dans un contexte de confusion économique et politique, comme pas mal d’anciens communards. Toujours est-il que son indépendance ne se dément pas, quel que soit le support qui la publie, elle garde sa voix à elle, parfois à contre-courant du journal. Et ses erreurs sont ainsi les siennes, comme ses fidélités ou ses audaces. . On devine que c’est une polygraphe effrénée, en quelques décennies de journalisme, elle a en effet publié plus de 6000 articles ! Quand, le 22 décembre 1894, le capitaine Dreyfus est condamné pour trahison, comme l’ensemble de la classe intellectuelle, elle ne se soucie pas du sort de ce militaire.
Le parti de Séverine, avant tout, en toute circonstance, c’est le parti des pauvres. Elle leur passe tout, jusqu’à leurs affreux défauts, car ils ont pour excuses d’êtres pauvres et malheureux. Et oubliés, floués, oppressés, martyrisés. Des confrères se moquent de son misérabilisme, la surnomment : « Notre-dame de la larme à l’œil ». En 1896, elle stigmatise une fois encore la justice, alliée des riches contre les pauvres, et donne des exemples en nombre.
« […] avant tout, il faut démolir le vieux monde. Et, pour cela, rien ne vaut comme d’en signaler les vices ; d’en démontrer les tares ; d’en dénoncer les forfaits. Le labeur est monotone ; voilà pourquoi je rôde si souvent par le prétoire, la caserne, ou l’usine, trouvant toujours un feuillet du Code ou du règlement à portée de mon museau. Entendons-nous, pourtant, je parle des petits voleurs. C’est, qu’en effet, voler pour sa faim est autrement redoutable que voler pour son luxe. Derrière ceci, il n’est que convoitises d’une « élite » ; derrière cela, il y a les appétits de toute une foule – les affamés aux yeux ardents, ruminant leurs rancunes pour assouvir leur fringale ! Voilà pourquoi la loi est si dure à ces coupables qui sont des victimes ; pourquoi elle réprimande le vol d’un million et châtie le vol d’un sou ; pourquoi le taux de peine est en raison inverse de la somme du délit. »
Quand il s’agit d’accuser le colonialisme, Séverine procède aussi en rapportant certains des innombrables exemples de cruautés et de « racisme-prétexte », puis elle grince et vitupère. Accuse. « Civiliser ? Coloniser ? Mais où qu’on regarde, par ici, il ne fait pas bon vivre, pour les amateurs de justice – j’entends la vraie ! – les rêveurs d’idéal, les partisans du Mieux, en l’âge du Pire… car le spectacle n’est pas beau !
C’est ça, leur progrès ! C’est ça, leur ‘‘siècle des lumières’’ ! C’est ça, le summum atteint, de leurs désirs, de leurs espoirs ! C’est ça leur chimère saisie aux ailes, leur vision réalisée !
Un autre combat qu’elle mènera jusqu’à son dernier souffle, c’est celui du féminisme. En 1890, alors que deux amants sont condamnés pour avoir interrompu une grossesse et jeté le fœtus à la mer, Séverine écrit un article pour défendre le droit à l’avortement dans une société qui encourage la natalité.
« L’avortement ! Je voudrais bien qu’on me dise d’abord où et quand il commence. J’ai peu habitué les lecteurs du Gil Blas à leur en conter de raides ; mais, vrai, il me coûte cette fois de mâcher mes mots.
L’homme qui se garde des suites d’une rencontre, la femme qui préserve immédiatement ses échéances futures, sont-ils donc des avorteurs ? En bonne logique, la loi devrait dire oui. Et avorteur aussi Onan le vilain qui semait son blé en herbe – ce qui n’a pas empêché d’ailleurs Israël de germer et de moissonner ! Mais à ce compte, les collèges, les pensions, les casernes, les couvents, les navires, toutes les agglomérations d’adolescents, d’hommes, de femmes, où les sexes isolés s’appellent et s’illusionnent, sont des fabriques d’avortement.
Son amie Marguerite Durand, journaliste elle aussi, de neuf ans sa cadette, rêve comme elle d’un quotidien écrit par des femmes. Marguerite a quelques moyens financiers, à partir de décembre 1897, ce journal existera, ce sera La Fronde, Séverine sera payée 1250 francs par mois pour un billet quotidien et deux longues chroniques d’actualité. L’année précédente, c’est dans En marche qu’elle publie un papier intitulé Tueurs de femmes oùelle traite des violences conjugales, refusant aux accusés le prétexte de la passion, mais pointant plutôt une sorte d’instinct de propriété que cultivent les hommes à l’égard des femmes, par exemple de leur conjointe. « C’est le legs de la vieille législation romaine : le pouvoir illimité du chef de famille sur les siens ; l’enfant propriété du père, la femme propriété de l’époux !
Voilà le grand mot lâché : propriété ! Car c’est l’instinct de possession, encore qui se retrouve dans les crimes du foyer.
Non, l’amour, la passion, s’ils s’égarent parmi les conventions sociales, demeurent à l’état d’infimes exceptions. On peut s’aimer, quoique mariés, certes… et bien tendrement ! Mais dès que la répulsion ou la haine s’en mêlent, il ne reste plus en présence, dans le mariage, qu’un maître et une esclave : celle-ci, la chose, le bien de celui-là ! Fureur d’amant ? Nenni ! Violence de proprio, que l’on lèse, que l’on frustre – et qui se venge ! »
En 1919, c’est dans L’Humanité qu’elle décline une nouvelle fois son féminisme :
« Le féminisme ne me semble pas un tout, mais une fraction de l’immense effort à fournir pour affranchir le monde. Il y a là une criante iniquité à réparer. Le prolétariat masculin doit, se doit à lui-même de nous aider à l’abolir, comme nous lui devons toutes nos énergies pour secouer le joug qui l’écrase. » ….
Séverine meurt en 1929. Victor Bash, président de la ligue des droits de l’homme, dont Séverine fut un membre historique et fidèle, signe un grand et élogieux article dans l’Humanité.
