EMANCIPER L’EMANCIPATION

Dans son ouvrage « Emanciper l’émancipation », Jean Pierre GARNIER critique ce qu’il désigne comme « démarche de la théoriture », démarche développée par de nombreux intellectuels « marxisants ».  Il dénonce la récupération du terme « marxisme » par les universitaires, et son utilisation idéologique pour renforcer la dépossession de la classe ouvrière.  Il met en évidence la signification de terme « émancipation », et dénonce le glissement idéologique et l’absence de liens entre théorie et pratique, à savoir l’absence de praxis, conduisant à nier la fonction du sujet révolutionnaire.  En cela il se réfère à Lénine et à son injonction du « Que faire ? » qui préconise le passage à l’action, à la pratique, mais également aux militants révolutionnaire du passé, comme Bakounine. 

Le sujet révolutionnaire

Il utilise des éléments théoriques d’Henri Lefebvre.  Il critique Althusser qui voulait mener la lutte de classe dans la théorie…Il attaque ensuite les « sociologues critiques », dans la lignée de JAPPE : « Pour autant qu’il soit légitime d’attendre qu’une critique de la société capitaliste montre également une praxis possible de dépassement, il y a de bonnes raisons pour insister sur l’autonomie nécessaire de la théorie. En effet, s’il n’était permis de penser, ou de dire, que ce qui peut être traduit aussitôt dans une forme d’action, il ne serait plus possible de formuler une pensée radicale. La « rupture catégorielle » qui constitue l’horizon de la critique de la valeur ne peut pas être convertie tout de suite en stratégie politique, comme c’est le cas, par exemple, des théories sur la « multitude » ou de l’altermondialisme; elle ne permet pas non plus une application instantanée à sa propre vie personnelle. »

On remplace le sujet révolutionnaire par le concept de « multitude »,  repris de l’altermondialisme : cette conception défend un autre monde capitaliste ou un monde autrement capitaliste, mais pas un monde autre que capitaliste.  L’altermondialisme n’est qu’un « alter-capitalisme ».

Pour Jappe, toujours d’après JPG, il existerait une incompatibilité foncière entre la formulation d’une pensée radicale et le souci d’agir concrètement contre le système social.  C’est la position de Kurz qui impute l’échec des tentatives d’émancipation à l’incapacité à s’extraire de la logique de fer de la valorisation du capital.  Cela revient à dénier, d’après JPG, aux classes populaires un potentiel révolutionnaire.  La contre-révolution néolibérale suit son cours.

Quel échec ?

Pourquoi la classe ouvrière n’a pas pu réunifier le monde ?  Le communisme n’a jamais été réalisé.  Pour cela il faut passer par la critique de l’étatique et du politique.  Comme le soulignait Henri Lefebvre : « Nous sommes persuadés que toute puissance publique est infailliblement une source de corruption pour les gouvernants et une cause de servitude pour les gouvernés.  Etat signifie domination et toute domination conduit à l’exploitation ».  L’utopie ne se réalise jamais, et cependant elle est indispensable pour stimuler le changement.  Pourquoi le communisme ne s’est pas réalisé ?  JPG relève trois causes mises en avant par les idéologues de la bourgeoisie :

Les conditions n’étaient pas mûres, le développement du K n’est pas encore suffisant.

La révolution a été trahie, la SD a voulu prendre la place de la bourgeoisie.

Les conceptions au départ étaient erronées, insuffisance de la théorie.

Mais comment s’émanciper ?  Ceci pose le problème de l’auto-émancipation.  Mais aujourd’hui, le sujet ouvrier n’est plus que l’ombre de lui-même.  Depuis les syndicats récusent la confrontation de classe au bénéfice de la concertation.  Il s’agit de promouvoir une nouvelle économie plus solidaire, où l’homme est au centre des préoccupations.  Mais ceci n’a rien à voir avec l’émancipation telle que conçue par Marx.  JPG rappelle que :

« La classe ouvrière est révolutionnaire ou elle n’est rien ».  Cela signifie que les ouvriers ne constituent une classe que dans la lutte et par la lutte contre le capitalisme ».  « La Commune, c’est essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière, le résultat de la lutte des classes des producteurs contre les appropriateurs, la forme politique enfin découverte.. »

L’AUTO-ÉMANCIPATION: UNE UTOPIE CONCRÈTE

Faire par lui-même tout ce qu’il peut bien faire, quitte à déléguer le reste à un « exécutif » – c’est-à-dire des exécutants – placé sous son contrôle, telle est l’idée qui peut venir au peuple à chaque fois qu’il est le protagoniste d’une lutte dont il a eu l’initiative.  Or, la démocratie représentative a précisément pour raison d’être d’empêcher le surgissement d’une telle idée.  JPG cite et rappelle que dès 1793, l’Écossais John Oswald analyse justement :

« Une nation, disent les politiques, ne peut délibérer que par l’organe de ses représentants; or si une nation peut délibérer par procuration, elle peut aussi sassembler et décider par procuration.  De sorte que la souveraineté du peuple se réduit, en dernière analyse, à vox et praetera nihil [la voix et rien de plus], au droit de voter pour se donner des maîtres ».  «L’habitude de déléguer à autrui le soin de penser pour nous, nous fait insensiblement désapprendre à penser tout à fait. Et ceci répond merveilleusement bien à l’intention charitable de ces messieurs qui veulent nous épargner la peine de penser par nous-même. Et voilà le grand secret de la représentation ! ».  John Oswald, Le Gouvernement du peuple, 1793.   Paris, Les Éditions de la Passion, 1996

Trotski reprochait à la conception du parti défendue par Lénine de mener à une situation où le parti « se substituerait aux classes laborieuses « , agissant par procuration en leur nom et pour son compte sans égard pour ce que les travailleurs pensaient et voulaient vraiment.

L’auto-émancipation ne saurait donc être assimilée à une « pure révolution », comme un renversement instantané de l’ordre social doublé d’une création ex nihilo. Si « moment de rupture avec le cours ordinaire des choses » il y doit y avoir, c’est plutôt, pour chaque génération, le présent, où elle cherchera à inventer, avec ce qui lui tombe sous la main, c’est-à-dire avec les matériaux fournis par l’histoire, un projet qui en détourne le sens et déjoue ces forces du malheur que l’on s’évertue, aujourd’hui comme hier, à nous présenter comme porteuses d’un monde meilleur.  On objectera peut-être que c’est un peu le cas aussi pour la bourgeoisie. Mais il se trouve qu’à la différence des classes dirigeantes à qui ne manquent pas les solutions de rechange pour continuer à diriger, le peuple comptait avant tout sur les partis, et notamment sur ceux qui s’affichaient « à gauche », pour faire valoir ses intérêts.

Pour Marx, l’émancipation implique l’abolition de la propriété privée, du salariat, de l’argent.  Ce qui compte pour l’auto-émancipation, c’est l’expérience acquise, au travers des révoltes qui permettent de mettre en évidence la force propre de la classe.  Mais il ne s’agit pas de nier l’importance des revendications sexuelles, identitaires ou écologiques.

Anton Pannekoek observe l’intégration des mouvements contestataires dans le capitalisme. Dans le livre Les Conseils ouvriers, il ouvre des pistes pour une auto-émancipation. Il ne s’appuie pas sur les idéologues marxistes mais sur les expériences historiques autonomes des exploités. Les conseils ouvriers ne sont pas une forme à fétichiser, mais une démarche politique. « Autogouvernement qui intégrait le dépassement de la séparation entre l’économie et la politique, la fin des spécialistes, des activités séparées », décrit Charles Reeve. La critique de la délégation vise à relier décision et exécution, sans l’intermédiaire de chefs ou de représentants. « Il s’agit là d’une révolution totale dans la vie spirituelle de l’homme », indique Anton Pannekoek… »

Aujourd’hui, une collection d’identités fluctuantes remplace le sujet historique, et ignore ainsi la critique de l’exploitation et de l’aliénation : Antonio Negri, M Hardt noyent le prolétariat dans la masse indistincte de la multitude.  Le prolétariat qui luttait contre l’oppression a fait place aux « gens », au « grand nombre ».  Ils font l’impasse sur la lutte contre le capital et contre l’Etat.  Ou comme Armand AJZENBERG qui prétend que « l’éclatement de notre société met en lumière le citoyen comme un être complexe, aux connexions multiples que sont ses appartenance, liées au territoire, à des ensembles,…Appartenances que nous appelons « cultures ».  C’est l’élimination des références à la question sociale.  Quant à 1’« autre monde possible » imaginé par les chantres de l’altermondialisme, l’expérience a déjà largement prouvé qu’il ne pouvait s’agir dans leur esprit que d’un autre monde capitaliste ou d’un monde autrement capitaliste, mais assurément pas d’un monde autre que capitaliste. Autrement dit, 1’« altermondialisrne » n’est qu’un « alter- capitalisme» qui s’ignore ou se dissimule.

Mai 68

Après une brève période d’affolement, la bourgeoisie pu faire preuve de lucidité pour affronter les agités de Mai 68.  Mai  constitua l’expression paroxystique d’un mouvement porté par la jeunesse des classes moyennes et supérieures, où la libération individuelle était censée aller de pair avec la libération sociale.  Mais il n’était pas question d’une nouvelle utopie, mais d’actions au nom d’une liberté sans limites du désir individuel : « prenez vos désirs pour la réalité »…Il ne s’agissait que d’actualiser les postulats sur lesquels se fondait la société de consommation, comme le rappelait Eric HOBSBAWN.  Pour Henri Lefebvre  « Le rôle du parti politique ne peut plus se définir comme celui d’un instituteur [souligné par H.L.] qui s’institue lui- même [souligné par H.L.] et qui institutionnalise autour de lui ce qui lui sert politiquement. Il n’est plus question dans les « pays développés » d’apporter du dehors et d’en haut le savoir à la classe ouvrière. »

Les élections

Comme cette définition de la « souveraineté du peuple », en tant que « droit naturel qu’ont les citoyens, dans les assemblées, d’élire sans intermédiaires à toutes les fonctions publiques, de discuter eux-mêmes leurs intérêts, de rédiger des mandats aux députés qu’ils commettent pour faire des lois, de se réserver la faculté de rappeler et de punir ceux de leurs mandataires qui outre- passeraient leurs pouvoirs ou trahiraient les intérêts de leurs mandants; enfin d’examiner les décrets, qui tous, hormis ceux que commandent des circonstances particulières, ne peuvent avoir force de loi, qu’ils ri aient été soumis à la sanction du souverain dans les assemblées primaires. »  On ne s’étonnera guère que tous ceux qui se penchent actuellement avec des mines graves sur la « crise de la démocratie » préfèrent se référer à Montesquieu ou à Condorcet plutôt à des obscurs tels Oswald ou Varlet. Où les vues de ces derniers pèchent par simplisme ou naïveté, qui le contesterait? Mais ce n’est pas tant cela qui leur est reproché. Leur péché majeur, pour ne pas dire capital, est que leur conception de la « citoyenneté» se situait assez loin de la définition – celle qui « engendre des « sujets » équivalents, qui ne seront que des « objets » politiques » qui fait depuis lors autorité. Tout compte fait, cependant, cet éloignement n’est peut-être pas étranger non plus à ce- lui manifesté de nos jours par le citoyen lui-même à l’égard des institutions censées donner corps à sa souveraineté.

La bourgeoisie et son ‘establishment politico-médiatico-idéologique a coutume de les qualifier de « protestataires» ou de « populistes ». Or, au-delà ou plutôt en deçà de leur dénotation stigmatisante, ces appellations connotent ce dont l’apparition et le succès de ces organisations sont le symptôme: une protestation du peuple, dévoyée sans nul doute faute de voie progressiste où s’engager, contre une forme de démocratie – on n’ose dire une « démocratie formelle» ! – où il ne se sent plus représenté.  Les conflits d’intérêts entre groupes participant à la domination capitaliste tendent, en effet, à se régler, non plus sur la scène politique, mais dans la coulisse, par des moyens autres que ceux qui prévalaient jusque-là. Les lobbies remplacent peu à peu les partis, ceux-ci voyant leur rôle réduit à celui de machines à fabriquer les acteurs indispensables à la poursuite du spectacle « démocratique.  Dès lors que les « alternances» politiques ne laissent plus entrevoir aucune alternative sociale, la représentation change de sens : du rôle d’acteur par procuration, le peuple passe à celui de spectateur, dans le contexte de la postmodernité.

L’idéologie

Le capitalisme, en effet, a pour une grande part réussi à disloquer la conscience de classe comme moteur de la cohérence unitaire, de la réflexion collective et de faction concertée des couches populaires. Et, sauf à renouer avec la téléologie et la théologie marxienne selon laquelle une «loi», à la fois naturelle et historique, rend nécessaire l’ auto libération des dominés, il faut bien admettre que, en dépit des « crises » et les « contradictions» du capitalisme, réelles mais souvent surévaluées voire fantasmées, la bourgeoisie et ses fondés de pouvoir politiques – auxquels on peut adjoindre la meute pléthorique des chiens de garde de tout poil -, possèdent les moyens de maintenir indéfiniment le peuple dans l’assujettissement. Aussi longtemps, en tout cas, que la critique radicale n’aura pas mis à jour les nouveaux mécanismes de l’aliénation et, surtout, appris à les combattre pratiquement en embrayant sur les frustrations, les mécontentements et les révoltes qui en résultent. Ce qui suppose que ladite critique soit profanée, c’est-à-dire extraite des temples du savoir où les grands prêtres qui se réclament encore d’elle la tiennent soigneusement à l’abri de toute contamination par le vulgaire.

Henri Lefebvre avait bien mis en lumière le ressort de cette théâtralisation du politique: « La pièce se joue devant le public (nom de théâtre du peuple), qui applaudit quand il reconnaît les acteurs ou se reconnaît en eux. »

Parce que l’individualisme triomphe de nos jours sous la forme aliénée du consumérisme et de l’ «égologie » le culte grégaire du moi dans le repliement sur soi et la séparation avec autrui masqués par l’addiction aux réseaux soi-disant «sociaux» -, et que la rébellion elle-même a été réduite, quand elle n’est pas étouffée, à une marchandisation bouffonne des signes de la subversion, on peut être porté à considérer avec méfiance les raisons individuelles de la révolte. Or, si, quand elle se manifeste, l’auto-émancipation, en tant que phénomène collectif, n’a guère à s’attarder sur les motifs de chacun, elle n’en est pas moins faite, tout d’abord, de la jonction de tous ces motifs particuliers. Reste à découvrir le terrain commun où ils pourraient converger et prendre appui pour ébranler à nouveau le monde.

La fonction des idéologies

Tempérer l’âpreté des oppositions, calmer les fureurs revendicatives, amortir les chocs, aplanir les différends, apaiser les esprits, contribuer, en un mot, à mettre un peu d’urbanité dans la lutte des classes pour éviter que la machine se casse, c’est à cela que sert en dernier ressort ce marxisme lénifiant que la bourgeoisie moderniste a réussi à rendre inopérant, non pour elle mais pour ceux à qui le marxisme était destiné. Marx se serait-il trompé d’adresse? Ou d’époque?

Les marxistes français, pour leur part, n’ont pas l’air de s’offusquer de ce qu’une « pensée critique» radicale, conçue par son initiateur pour aider les dominés à subvertir la société capitaliste, en vienne à être récupérée.  Le pouvoir de la nouvelle classe exploiteuse bénéficie du label « ouvrier» ou « populaire », tandis que l’on qualifie de « socialisme » un « modèle » d’accumulation qui en constitue la négation. De là vient le paradoxe d’une théorie à vocation émancipatrice pour les travailleurs transmués en une idéologie mystificatrice cautionnant leur asservissement. C’est ainsi que Marx qui avait pourfendu le Capital et son État toute sa vie durant a fini par être « détourné » par les apparatchiks pour masquer l’avènement du capitalisme d’État !

Ces illusions planistes volèrent en éclats en 1968.  La remise en cause des institutions, la décomposition des valeurs sur lesquelles avaient jusque-là reposé le consensus, la montée de mouvements revendicatifs populaires qui contestaient la légitimité même du régime conduisirent ses gestionnaires à impartir une fonction nouvelle aux sciences sociales: aider à la prévision et à la solution de la crise politico-idéologique que traversait alors la société française.

Bien que mythique, la parole technocratique de « l’après Mai » a tout de même un rapport immédiat et effectif avec les transformations du mode de production. Parler, dans ces conditions, de « vacance de la décision » sous prétexte que les choix stratégiques échappent de plus en plus à l’État national, revient à oublier la dimension politique de sa fonction et le rôle qui est le sien : aménager la reproduction des rapports de domination.  Or la mise au point des dispositifs d’assujettissement et de mise en condition de la population exige que soient connues les contradictions qu’ils ont pour fonction de « réguler ». Et pour ce faire le secours du marxisme s’avère indispensable.  Les idéologues du capital peuvent toujours répéter urbi et orbi que cette « théorie d’un autre âge» est « dépassée ».
La fétichisation des « structures» aux dépens des pratiques, en particulier, ne faisait que refléter la fascination de l’intelligentsia « progressiste » devant une restructuration du capitalisme contre laquelle elle rien pouvait mais’.

Alors que le « marxisme » vulgarisé à l’intention du « peuple» était laissé à son indigence, le marxisme des professeurs, revivifié et rajeuni par l’activisme théoriciste des universitaires « contestataires », se voyait enfin consacré dans les hautes sphères comme « science » (ou « philosophie ») à part entière.  Or le problème, de nos jours, demeure le même que du temps de Marx: la réalité de la production continue d’échapper à la plupart des travailleurs. Ils persistent à se la représenter sous la forme d’images déformantes qui les privent de toute possibilité de « concevoir » leur situation pour la changer’. Les explications du monde à l’usage supposé des masses se multiplient alors que celles-ci continuent à ne pas les lire. Certains ne manquent pas d’imputer cette indifférence à la censure bourgeoise et aux barrières culturelles. Pourtant, en dépit de leur analphabétisme et de la répression, les ouvriers russes et les paysans chinois ont fait la révolution.

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